Qu'est-ce que la littérature polaire ?

 

Par ce texte introduisant l'ouvrage Rêveurs de Pôles, j'ai tenté d'évoquer la nature du processus culturel qui nous amène à distinguer un domaine de la littérature certes marginal, mais dont les caractères sont suffisamment représentatif pour établir l'existence de ce qu'il convient d'appeler la "littérature polaire"...

" Longtemps, tout se passa comme si le monde s’arrêtait là où l’homme s’arrête. La culture étant un regard que la civilisation porte sur elle-même, peintres et poètes ne prêtaient d’attention qu’à ce qui les entourait. Au-delà de chez soi il y a d’autres pays, d’autres peuples s’organisant selon leurs propres rites et se regardant dans leur propre miroir. Pour nous qui sommes de la tribu occidentale, il nous fallut du temps avant de nous intéresser aux moeurs et caractères des autres tribus ; plus longtemps encore avant de nous tourner vers ce qui dépasse les sphères habitées. L’artiste explorateur n’a nul besoin des terrains occupés par la culture pour trouver son langage. Il cherche au contraire les terres incultes. Des terres sans hommes et sans histoire.

 Le Pôle échappe à toute emprise. Il est la plus certaine réalisation du vide. Alors, que peut-on en dire ? Inconnu, il est cependant là, géographiquement flagrant, comme une Amérique dont on aurait su l’existence bien avant de la découvrir. Il détient des gammes de couleurs et des qualités de lumière qu’on ne trouve nulle part ailleurs. Il soutient la rotation du globe et attire à lui les lignes de longitude comme un aimant. D’ailleurs, aimant, il l’est. Pour le fer comme pour l’enfer. Et pour quiconque désire se mesurer à l’absolu.

Voilà le Pôle qui nous parle enfin avec des mots que l’on connaît, ou du moins sont-ce nos mots qui sont venus se greffer à lui pour le sortir du néant : on le dit glacé, inviolable, suprême. Les termes sont encore imprécis, mais ils permettent un début d’approche. Le Pôle ce n’est pas le Yukon, la Laponie ou la Tchoukotka, extensions secondaires de l’humanité. Non, le Pôle, c’est plus loin, beaucoup plus loin, incertain dans son évidence, inappropriable dans son énormité. S’en approcher, ne fût-ce qu’en rêve, c’est se défaire de ce que l’on croit connaître, accepter de perdre pied pour chuter dans une nuit peut-être sans fond. L’ailleurs absolu, l’ailleurs de pierre, de neige, de cristal et de vent, un espace où Dieu lui-même hésiterait à se rendre s’il n’en avait aussi la charge. Du reste, qui se charge de l’autre ? Est-ce le monde qui porte le Pôle, ou le Pôle qui porte le monde ?

L’homme ne fait que tourner. Il tourne, tourne, tourne pour reprendre chaque matin ce qu’il a entamé la veille. Entraîné dans cette ronde perpétuelle, il regarde se coucher le soleil dans l’espoir que le jour à venir le rapprochera du bonheur. Mais pour le bonheur il faut attendre, alors il tourne et tourne encore. En rond. Qui a dit « non » en premier ? Qui s’est révolté contre l'infini recommencement de l’absurde, a pris en main son destin, ou tout du moins son rêve, et s’est lancé dans une périlleuse ascension contre-révolutionnaire ? Plus l’homme s’élève en latitude, plus les cercles qu’il décrit dans l’espace se resserrent. Plus il vise le Nord et moins il tourne. Et lorsqu’il atteint enfin le sommet, il s’immobilise. Il ne guette plus le soleil qui se couche, car il n’y a ni soir ni matin. Il est au centre de l’éternité.

Rares, très rares les écrivains qui se sont approchés de lui. Il fallut le sacrifice de trois cents marins avant qu’un seul artiste ose à son tour le braver. Comme s’il était plus dangereux encore de rêver le Pôle que de partir à sa rencontre. Quoi qu’il en soit, navigateurs et poètes désiraient le même passage, le même paradis. Aucun ne revint fortuné. Personne, pendant des siècles, même en idée, ne s’est projeté au Pôle géographique, qu’il soit austral ou boréal. On n’imagina une telle enjambée que fort tard, une fois acquis le degré de développement technique et philosophique nécessaire. C’est à une femme, alors âgée de dix-neuf ans, que l’on doit le premier saut. C’était à l’été 1816. Pour ce voyage d’essai au pôle Nord, la jeune Mary n’envoya pas un homme, mais un monstre. Oui, un monstre d’une stature hors normes et ne redoutant aucun froid ! Un monstre connu seulement par le nom de son créateur : Frankenstein.

Le pôle antarctique, lui, a été découvert par un fuyard. Le mur de glace qui protégeait le continent austral de l’imagination fut abattu par Edgar Poe en 1838. Cherchant à échapper à l’hiver, Arthur Gordon Pym se dirige contre toute attente plein sud, et gagne le 90° degré où il chute dans le gouffre du Géant blanc. Et l’histoire, comme dans le roman de Mary Shelley, s’arrête là. Point final sur un Pôle esquissé et un héros anéanti. La littérature, par la suite, ne cessera de le rappeler : il n’existe pas de lieu plus symbolique, plus puissant, plus fatal que ces pivots terrestres. Relater l’aventure ahurissante de cette conquête imaginaire implique une navigation aux limites de l’acceptable. Qu’est-ce que la littérature polaire, sinon un fibrome dans un organe culturel, un effet d’illusion dans une communauté de savoirs, une touche de rareté glacée parmi une profusion d’ardeurs ? Hommage à ceux qui ont osé le grand départ à force de désir, qui ont apprivoisé de leur plume et de leur pinceau les espaces élémentaires, ceux-là qui nous offrent le plus troublant, le plus hasardeux, le plus captivant et le plus chimérique de tous les voyages, alors que pour livrer leur âme ils visaient l’axe du monde."

Emmanuel Hussenet
 

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