Spitzberg,
visions d'un baladin des glaces
Emmanuel
Hussenet
Album photographique.
128 pages, 152 photographies.
©
Transboréal 23, rue Berthollet (Paris V), mai 2003 - Tel: 01 55 43 00 37
32 euros - Disponible en librairie et chez l'éditeur.
Extraits de l'album
Pages 6-7
Le mugissement des réacteurs se mêle au vent et aux vapeurs de kérosène. Je remarque l’ombre des montagnes, ajuste mon bonnet, puis me laisse guider par le flot des passagers. C’est alors, en suivant cette foule, que je reconnais l’odeur du Spitzberg. L’odeur fade de l’air froid et humide. Mon estomac se serre. Non, un air trop pur n’est pas un bienfait pour l’être humain, c’est un air vide, exempt de tout effluve végétal et de toute présence. Pareil à ce souffle iodé venu de l’océan qui rappelle au marin ses terreurs, l’air polaire annonce à celui qui le reconnaît des épreuves dont l’issue lui échappe. Le vent du Spitzberg vient de nulle part, il est respiré une seule fois puis retourne au néant. Il dit au voyageur à quelle solitude il va être confronté, et lui fait comprendre qu’ici commence le règne du minéral et finit celui de l’homme. Les passagers ont récupéré leurs bagages et se sont engouffrés dans les autobus qui desservent les hôtels. Je traîne mes sacs au dehors et vérifie que mon kayak expédié une semaine auparavant n’a pas subit de dommages. Après avoir porté mes affaires en contrebas de la piste d’atterrissage, sur la lande qui fait office de terrain de camping, j’aperçois le dernier taxi qui fuit l’aéroport, puis le silence tombe. Rien. Personne. Il est trois heures du matin. Je respire profondément cet air qui a cessé de m’inquiéter, et détaille les échancrures de l’horizon. Je retrouve alors le souvenir de mes combats et de mes enchantements d’hier et, tout d’un coup, je me sens arrivé.
Pages 16-17
La falaise d’Alkhornet, pyramide triomphante couverte de guillemots et de mouettes tridactyles, réunissait tout ce que j’avais désiré. Elle plantait mon rêve dans la réalité ; je laissai tout en bas, tente, veste, fusil, et courus la gravir en plein soleil. L’Arctique, c’est un appel du cœur à vif, le désir d’air, d’espace et de beauté, beauté des montagnes couvertes de neige pure, grandeur de la mer exempte de toute coque, simplicité des rennes et des fleurs, murmure accort des torrents… Chaque heure du jour comme de la nuit est ici un perpétuel recommencement de l’aube. Une nécessité impérieuse, comme surgie de l’enfance, me poussait à communier avec ce lieu par la sueur et l’enthousiasme. J’escaladai des éboulis encore enduits de neige, léger et plein d’espace, je me remplissais du criaillement des myriades d’oiseaux qui tournoyaient au-dessus de ma tête, clameur assourdissante pour m’encourager et me célébrer. Dominant un fjord superbe, un glacier éblouissant, je remarquai vers l’ouest une nappe blanche qui couvrait la mer : le brouillard s’étalait avec lenteur. Les joues barbouillées de rayons jaunes et pénétrants, je sentais l’air saturé d’oxygène purifier mes poumons et répandre dans ma gorge fraîcheur et euphorie. Je grimpai à en perdre haleine pour mieux aimer et m’offrir, m’évader et m’étourdir, et atteindre le promontoire pour y hurler ma joie. Libre, libre, libre, ce mot me revenait comme la litanie du bonheur, je vivais, je volais, j’exultais, j’étais libre !
Pages 26-27
Un jour sans doute ne me suis-je plus reconnu dans le monde qui m’entourait. Sous mes yeux, les êtres allaient en suivant une logique que je ne savais partager. Que faire, alors, sinon se replier sur soi avant que la volonté ne se désagrège, et tenter de sauver ce qui nous singularise ? L’Arctique fait partie de ces espaces demeurés suffisamment intacts pour que l’âme qui s’y penche s’y reflète. Celui qui pénètre ses terres se retrouve face à lui-même, dans l’obligation de se prendre en charge. Exposé à l’inconnu, à la contrainte, à l’effort, il démêle ses véritables potentialités du filet dans lequel la vie sociale l’avait empêtré. Lorsque le monde nous devient étranger et menace nos valeurs, quand la fuite est la seule manière de rester fidèle à soi-même, il reste les déserts, les glaces, les mers ou les sommets. Pour se renforcer et se construire, il faut rencontrer la nature dans ses derniers retranchements. C’est à proximité du Pôle que j’ai trouvé mon équilibre, ma consolation et mon école. Dur, l’Arctique m’a confirmé que je ne partais pas par faiblesse ; immense et transcendant, il a restauré en moi le sens du cheminement et du devenir. Lui qui, en forçant à la vigilance, restitue à chaque sens son rôle naturel, ne prétend pas apporter à la vie un but, mais un goût, un goût vrai et tenace, qui se propage dans chaque cellule comme un oxygène. Devant lui, je n’ai eu d’autre choix pour ne pas souffrir de son autorité que d’entrer dans l’action. L’action, cette mise en scène où la volonté prend corps.
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Pages 50-51
Les pétrels glissent au-dessus des vagues, les nuages se déchirent dans le ciel, tandis que je savoure ma présence infime au milieu de l’espace. Quand soudain la brise forcit, loin de la côte, je dois résister aux crêtes qui se lèvent, qui se déroulent et s’étalent dans le sens du vent pour m’entraîner vers des rivages imprévus. Le fond des baies m’ennuie, je leur préfère les horizons ouverts de la façade maritime. C’est à peine si je regarde les montagnes tant je vois le large, mais je n’embarque jamais sans éprouver une angoisse devant la supériorité monumentale des éléments ; angoisse que seul l’effort permet d’apaiser. La mer, qui m’engage dans ses relations houleuses avec les grèves et l’impétuosité de ses jaillissements d’écume, donne à ma vie le goût de la conquête et de sa propre affirmation. J’aime ces moments où le corps résiste ; il n’y a pas là danger ou antagonisme, mais une forme de symbiose, de complicité virile avec le vent. Cette relation force à l’équilibre et remet le cœur en place. Puis vient le soir, la brise thermique s’éteint et le silence tombe. Alors s’ouvre une nouvelle page. Quand la nuit l’eau pacifiée cesse de me défier, quand tout devient calme comme un étang, seul le bruit de la pagaie ponctue le silence, tandis que la proue continue de fendre la surface ondulée de la mer. La mer, qui feint alors d’être un lac tranquille protégé de tout par les montagnes, demeure en vérité le miroir immense d’une trêve universelle entre la terre, le ciel et l’océan.
Pages 58-59
La glace est vivante. Elle se tend au soleil moins pour se dissoudre lentement sous sa tiédeur, que pour se révéler à sa lumière. Aucune forme n’est semblable à la précédente, aucune cellule de glace n’est l’identique d’une autre ; à l’intérieur, les dessins évoquent un mouvement, une effervescence, parfois même une organisation. La glace possède le don singulier de livrer à l’œil les perspectives de sa substance, que les autres matières gardent ensevelies dans leur propre masse. Elle laisse passer le jour pour tout offrir d’elle-même, dans une confession unique avant de disparaître. L’Arctique possède deux dimensions fascinantes. La première, la plus connue, est l’immensité. L’autre est le détail. Une fleur ou un débris de glace échoué sur une plage ont aussi souvent captivé mon attention qu’une mer de séracs ou un massif déchiqueté. L’occasion est fréquente de s’arrêter pour contempler une corolle, une mousse, un brasillement de soleil dans une écaille de glace. La passion pour les grandes choses n’a de sens que si l’on s’attache aux petites, les premières étant le résultat de l’harmonisation des secondes. La beauté d’un ensemble tient toujours à la qualité des détails, tout comme le sens d’une vie tient à la direction prise par chaque jour. C’est sur les nuances comme sur l’instant présent que se règle une tonalité, et les tâtonnements nécessaires à sa recherche n’affectent en rien l’œuvre que l’on vise, mais témoigne au contraire de sa mise en chantier.
Pages 76-77
J’aime la nuit. Oh ! je ne parle pas de cette nuit noire et malfaisante qui entraîne toute chose dans le néant, mais de la vraie nuit, celle qui succède au jour sans rien lui ôter. Alors, le temps voué à l’action se libère du poids du monde et devient un temps de contemplation. Dormir pendant ces heures-là serait continuer à ignorer tout ce qui, dans la journée, a échappé à nos sens trop absorbés par eux-mêmes. La lumière crue qui assujettissait la Terre se retire le soir venu, et laisse place à une lumière plus tendre, plus délicate, qui permet à toute chose d’apparaître pour ce qu’elle est vraiment. Je préfère la nuit pour naviguer car les distances ne comptent plus, les éléments s’unissent, l’effort perd de sa brutalité et se change en présence. Glisser sur l’eau le plus silencieusement possible, c’est rechercher l’harmonie avec l’espace, c’est tenter de passer inaperçu pour surprendre le murmure confidentiel qui unit la mer au rivage. Il faut prendre soin d’écouter les choses au moment où s’en dégage la nature profonde, et percevoir dans leur confession secrète l’intuition qui indique le chemin à suivre. Ce qui est dissimulé sous les frasques du vent, les cris d’oiseaux et les rumeurs glaciaires, se révèle dans le silence. Le silence invite à l’écoute, au regard, à la connaissance de l’envers du miroir. De même, ce n’est pas lorsqu’il use de la parole qu’un visage est le plus touchant, mais lorsqu’il se tait, s’intériorise, et laisse filtrer son âme.
Pages 100-101
Le vent me heurte par l’arrière, toujours plus soutenu, impétueux à en déboussoler les vagues qui ne savent plus s’il faut grossir, briser ou se coucher dans le sens du courant. Le détroit de Sørgattet se rapproche à une vitesse qui me semble extraordinaire, le froid gagne mes mains alors qu’une rafale de pluie me fouette le dos, me pousse encore, plus vite ; le gouvernail peine à maintenir la proue dans l’axe de sa route, le bateau veut se mettre de travers, se laisser emporter par les gifles du vent, submerger par les crêtes bavant de tous côtés… Et c’est ainsi, sous un ciel de plomb à faire frémir un corbeau, haché par des barreaux de pluie à faire geindre un détenu, gonflé, bruni de gravité et de tempête, que j’entrai dans la baie de Smeerenburg. J’ai vu des voiles et des pavillons inconnus. J’ai vu le jet pulmonaire des baleines emporté par le vent comme un foulard d’écume. J’ai rêvé des mâts sombres s’inclinant sous les rafales, jouets minuscules au pied des montagnes de titans. Devant ce décor d’outre-monde, de lames glauques et déchiquetées, de glaciers entiers écartelant la roche, d’océan funeste et ravagé, des hommes, des marins, des chasseurs de baleines ont fait la guerre à la mer, en sont morts ou repartis à jamais. Malgré l’approche des hauts-fonds et la voracité des vagues, j’ai libéré ma joie devant ce spectacle grandiose ! Puis, électrisé par une angoisse subite, j’ai remis le cap sur l’île des Danois, abri précaire contre la créativité surhumaine des éléments…
Pages 112-113
A l’opposé de la côté ouest où les nuages s’amassent contre les montagnes déchiquetées, se compriment, se révulsent, poussés ou écartelés par le vent, la côte est apporte un certain repos. Plane, étendue, muette, cette région est moins froide qu’on pourrait le craindre, moins spectaculaire qu’on a pu la décrire ; elle est le territoire du morse et de l’ours blanc. Cette grande faune est la hantise du randonneur qui est arrivé jusque là. Ce dernier, dans son kayak, veillera à ne pas s’approcher des morses, mais ne les empêchera pas de plonger à sa rencontre et de tenter de renverser son embarcation d’un coup de tête. Quant à l’ours, il peut se trouver absolument partout, au milieu d’un chenal, derrière un rocher ou au sommet d’une colline. Il aime dormir dans les endroits les plus insolites, et arpente chaque recoin du littoral. Pour bivouaquer en groupe, les tours de garde sont nécessaires. Seul, il faut un dispositif d’alarme, pas toujours efficace. Il ne se passe pas cinq minutes que l’on ne pense à lui, que l’on n’inspecte l’horizon et les éboulis pour y déceler une tâche claire. L’ours est d’autant plus inquiétant qu’on en trouve que l’empreinte. Le fusil qu’il faut porter en toutes circonstances rappelle qu’aucune paix n’est totalement acquise, et que le silence peut être trompeur. De prédateur on se sent proie. L’ours semble là pour obliger l’homme à la vigilance et lui faire retrouver les instincts de précaution de la bête. Aussi donne-t-il à ses entreprises la dimension du mythe.
« L’individu qui pense contre la société qui dort, voilà l’histoire éternelle, et le printemps aura toujours le même hiver à vaincre.» Alain