Rêveurs de Pôles                         Vous êtes sur D'un Pôle à l'Autre  
Emmanuel Hussenet
Essai, catégorie Beaux livres. 190 pages illustrées.                         
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Éditions Septième Continent/Éditions du Seuil, octobre 2004
35 euros - Disponible en librairie et sur commande.

Née au 18e siècle sous la plume d'utopistes, la littérature polaire connut son essor et son apogée au 19e siècle avec Jules Verne, puis a pris au cours du 20e siècle une incroyable diversité de formes. Inaccessible et entouré de mystère, le pôle est devenu le réceptacle des fantasmes humains les plus profonds, pour le meilleur comme pour le pire...

                                                                                                                           
Revue de presse

 

«Un ouvrage remarquable, non seulement dans l'icono-graphie mais dans le texte souvent brillant, toujours très documenté, qui nous installe dans la magie du paradis ou de l'enfer blanc. Pour tous ceux que les pôles fascinent et surtout ceux qui ne connaissent pas encore cette fascination : un livre initiatique des plus intelligents. »

Alpinisme et randonnée -  Janvier 2005

 




Les textes qui suivent sont extraits de "Rêveur de Pôles". Mary Shelley, Edgar Poe et Jules Verne sont parmi les écrivains célèbres qui ont le plus contribué à la naissance du "roman polaire", c'est à dire à l'oeuvre d'imagination utilisant un Pôle pour décor à son action.
Une introduction à cette littérature est proposée dans "qu'est-ce que la littérature polaire?"


Frankenstein ou le Prométhée moderne
Les Aventures d’Arthur Gordon Pym
Voyages et Aventures du Capitaine Hatteras
 

               
 

Frankenstein ou le Prométhée moderne (1817)

[...] Fin du XVIIIe siècle. Un poète vivement épris d’idéal s’est familiarisé avec le dur métier de marin afin de prendre le commandement d’un navire, et d’accomplir son rêve. Quel rêve ? Les Anglais connaissent fort bien les mers du Nord pour y avoir depuis toujours navigué. Mais, comme tous les autres peuples marins, ils ne s’aventurent guère au milieu des glaces dérivantes, et ne s’écartent donc pas du Spitzberg, limite septentrionale de leurs incursions. Cela fait deux cents ans que nul n’a tenté de trouver un passage au nord vers l’océan Pacifique, et que le record de latitude est resté intouché. Deux siècles qui ont laissé le cours libre à l’imagination et aux théories les plus improbables. Mary Shelley possède, par ses lectures et ses fréquentations, d’excellentes connaissances maritimes ; elle écrira Frankenstein un an seulement avant la reprise des expéditions polaires britanniques en 1818. Le personnage de Robert Walton qui ouvre le roman en exposant son projet d’expédition, ne pouvait être animé que par une vision représentative du siècle dont il était contemporain : « C’est en vain que j’essaie de croire que le Pôle est le royaume des glaces et de la désolation : il se présente sans cesse à mon esprit comme le pays de la beauté et de la joie. Là-bas, ô Margaret, le soleil est toujours visible : son disque immense, effleurant l’horizon, répand une splendeur perpétuelle. De ces régions ( car si vous le voulez bien, ma sœur, j’en croirai les navigateurs qui m’y précèdent), de ces régions, la neige et la gelée sont bannies ; et voguant sur une mer calme, peut-être serons-nous poussés vers une terre dont les merveilles et la beauté dépassent celles de toutes les régions encore découvertes sur le globe habitable. »  [...]

Alors que de « vastes et irrégulières plaines de glace » se mettent à encercler le navire – la situation est parfaitement réaliste – les marins aperçoivent « une carrosserie basse fixée sur un traîneau tiré par des chiens […] Un être de forme humaine, mais apparemment gigantesque, était assis dans le traîneau et conduisait les chiens. » Première apparition du monstre, qui s’évanouira au loin. Quelques temps après, passe un second traîneau, conduit par un homme décharné, épuisé, à la limite de la syncope : le docteur Frankenstein. Recueilli à bord, ce dernier confiera au commandant Walton son effarante et horrible histoire. [...]

Toute l’œuvre est empreinte de philosophie, en particulier dans les dialogues où la créature demande des comptes à son créateur. Cette philosophie repose sur un examen pathétique de la condition humaine, sur l’horreur qui est moins celle des crimes, que celle de l’amour méprisé. Le monstre, devenu dangereux par manque d’amour, ne trouve de répit à l’obsédante détresse que dans les glaces. « Crois-moi, Frankenstein : j’étais bon ; mon âme rayonnait d’amour et d’humanité ; mais ne suis-je pas seul, misérablement seul ? Toi-même, mon créateur, tu m’abhorres ; quel espoir puis-je mettre en tes semblables qui ne me doivent rien ? Ils me méprisent et me haïssent ! J’ai pour refuge les montagnes désertes et les glaciers sauvages. J’y erre depuis de longs jours ; les grottes de glace, que je suis le seul à ne pas craindre, sont ma maison, la seule que l’homme m’abandonne sans regret. Je salue le ciel glacial, car il m’est meilleur que tes semblables. »

De la mer de Glace à la banquise polaire, il y a un dernier pas, un bond vers l’ultime degré de la détresse. Victor Frankenstein a créé de ses mains l’être qui assassina tous ceux qu’il aimait ; il ne vit désormais que pour se venger et éliminer de la surface du globe la créature funeste. Le monstre, lui, n’a plus aucun espoir d’avoir un jour une femme, il souffre même du mal qu’il inflige au Docteur, mais persiste à l’emmener au bout du monde, le sachant toujours sur ses traces pour assouvir sa vengeance. « Suivez-moi ; je me dirige vers les glaces éternelles du Nord, où vous trouverez la souffrance du froid et du gel qui ne m’atteignent point. » Face à l’éternité, le monstre est plus fort que l’homme, il le sait : ses souffrances l’ont aguerri. Les plus hauts froids ne sauraient vaincre celui qui n’a fait que se dégoûter lui-même ; Frankenstein en revanche, dans sa belle Savoie, avait connu l’exquise douceur de l’amour. Il est donc plus fragile, et comme tous ces hommes qui ne connaissent pas leur chance d’être nés hommes, ne pourrait résister à un séjour prolongé sur la banquise. À un malheur suprême, le monstre choisit un lieu suprême. Le Pôle, il l’atteindra, mais le froid et l’isolement n’y seront jamais assez violents pour le délivrer de tout ce qu’il a pu endurer. Bien pires étaient les insultes et les gestes qui le refoulaient, l’espoir toujours trahi, brouillé, ensanglanté. Ce n’est pas l’homme qui conquit le Pôle, mais la plus tragique de ses détresses.

« Je vais quitter votre navire sur le radeau de glace qui m’y a amené, et faire route vers l’extrémité la plus septentrionale du globe ; je rassemblerai moi-même mon bûcher funéraire, et je réduirai en cendres ce corps misérable, pour que les restes n’en puissent donner aucune lumière au malheureux poussé par une curiosité maudite qui voudrait  créer un autre être semblable à ce que j’ai été. Je vais donc mourir. Je ne verrai plus le soleil et les étoiles, je ne sentirai plus la caresse du vent sur mes joues. La lumière, le toucher, la conscience passeront ; et c’est en cette condition que je trouverai mon bonheur. » [...]

 

Les Aventures d’Arthur Gordon Pym (1838) :

[...] En 1838, date de parution des Aventures d’Arthur Gordon Pym, le continent Antarctique est encore très mal connu. L’Américain James Weddell a atteint la latitude record de 74°15’ sud (1822), et le Français Dumont d’Urville n’est pas encore rentré de son expédition vers le pôle magnétique au cours de laquelle il reconnaîtra la terre Adélie (1840). Edgar Poe s’est depuis toujours intéressé au « mystère des mystères » ; la carte de Mercator qui représente un continent arctique traversé par quatre chenaux qui convergent vers une mer libre a frappé son imagination. Il est, comme beaucoup de ses contemporains, attentif au débat qui anime les milieux scientifiques concernant la nature réelle des Pôles, et connaît l’histoire du capitaine Symmes qui envoya en 1818 au Congrès américain la lettre qui commençait par le : « Au monde entier, je déclare que la Terre est creuse et habitable intérieurement » qui lui valut tant de moqueries. Si la théorie d’une terre creuse ne séduisait que quelques marginaux, celle de la mer libre était en revanche très répandue. Il était admis par de nombreux scientifiques que le pôle du froid ne correspondait pas au Pôle géographique, ce dernier étant suffisamment doux pour permettre à la glace de fondre en été. On estimait ainsi l’existence de la mer libre probable autant au pôle Nord qu’au pôle Sud, sachant qu’au Sud cette mer était encadrée par un continent suffisamment imposant pour générer les icebergs gigantesques que l’on n’observait pas dans le Nord.

C’est donc en toute logique, lui qui se passionne pour ce qui est caché, qu’Edgar Poe profite de la nébuleuse d’incertitude qui couvre l’Antarctique pour y situer les aventures de son héros : Arthur Gordon Pym.  Pym traverse des souffrances inouïes. Plongé dans la nuit à fond de cale, il meurt à petit feu. Son chien fidèle devient enragé et l’attaque. Le cuisinier noir dirige une mutinerie ; Pym revêt les habits d’un mort pour effrayer les mutins, et s’enfuit sur une barque avec trois camarades. Sans vivres, sans eau, en pleine tempête. Les naufragés croisent un brick à la dérive, chargé de cadavres qui empestent l’atmosphère. Après de longs jours de torture par la faim, survient l’épreuve de la courte paille. Le perdant devra accepter d’être tué puis dévoré par ses camarades. C’est Richard Parker, celui-là même qui eut l’idée, que le sort désigne.

Auguste Barnard meurt, restent Pym et son ami fidèle Dick Peters, un métis solide comme un roc. Les deux hommes seront sauvés par l’équipage de la Jane, en partance pour l’Antarctique. Combien de temps durera ce répit ? La Jane, premier navire de l’histoire à traverser la barrière des glaces, atteint la mer libre par 81°21’ de latitude sud, si loin sous les cieux austraux que nul ne pourra vérifier l’exactitude des révélations de Pym ; à chacun alors de s’en remettre à la bonne foi de l’auteur…

 [...] Après avoir connu l’île de Tsalal où tout est noir, minéraux, animaux et humains, Pym et Peters partent donc pour le pôle Sud en pirogue, là où tout est blanc : la mer d’abord, laiteuse, puis les cendres qui tombent en pluie… L’eau est devenue si chaude que les doigts s’y brûlent, tandis que le courant attire irrésistiblement l’embarcation vers le Sud. À l’horizon vers lequel ils se dirigent s’élève une gigantesque barrière de vapeur, « une cataracte sans limites, roulant silencieusement dans la mer du haut de quelque immense rempart perdu dans le ciel ». Dans le journal de Pym, nous sommes le 9 mars.

Douze jours plus tard. Le courant n’a jamais été aussi rapide. La nuit tombe, percée par des éclats lumineux jaillissant des fonds marins. La cendre blanche se mêle à la vapeur ; des courants d’air puissants écartent de temps à autre le rideau blanc, laissant apparaître « un chaos d’images flottantes et indistinctes ». Nulle peur, cette fois. Pym, tout comme Peters, n’appréhende pas la chute qui se dessine. Libérés des souffrances, des caves noires, du rouge sang, ils s’en remettent à la blancheur qui unit en elle toutes les couleurs. « L’hiver polaire approchait évidemment, - mais il s’approchait sans son cortège de terreurs. Je sentais un engourdissement de corps et d’esprit, - une propension étonnante à la rêverie ; - mais c’était tout. »

Le silence s’est fait. Edgar Poe a eu la prémonition d’un Pôle qui suspend la ronde absurde du vivant. Une épreuve suprême qui affranchit du cortège redondant des épreuves quotidiennes. La mort. Le roman s’achève à l’instant où Pym et Peters remettent leurs vies à l’Eternel : « Et alors nous nous précipitâmes dans les étreintes de la cataracte, où un gouffre s’entrouvrit, comme pour nous recevoir. Mais voilà qu’en travers de notre route se dressa une figure humaine voilée, de proportions beaucoup plus vastes que celles d’aucun habitant de la terre. Et la couleur de la peau de l’homme était la blancheur parfaite de la neige. » [...]
 

Le Pôle de Jules Verne

Jules Verne est incontestablement l’écrivain du XIXe  siècle qui a le plus puisé dans la matière polaire. Cinq de ses romans se déroulent entièrement sous les hautes latitudes – arctiques et antarctiques – ou ont un rapport constant et direct avec elles. Il s’agit de :

bulletUn hivernage dans les glaces
bulletLe pays des fourrures
bulletLe voyage du capitaine Hatteras
bulletSans dessus dessous
bulletLe Sphinx des Glaces

D’autres romans, tels les Enfants du capitaine Grant, Voyage au centre de la Terre et Vingt mille lieues sous les mers - où l’on voit le capitaine Nemo prendre possession du pôle Sud - contiennent des épisodes polaires.  « Rêveurs de Pôles » aborde chacun de ces livres, les résume et met en évidence le cheminement littéraire qui les relie.  Voici un extrait.

Voyages et Aventures du Capitaine Hatteras (1866) :

Voyages et Aventures du Capitaine Hatteras est un roman remarquable. L’écriture y est plus habile que dans Le Pays des fourrures, les informations sont plus précises, les descriptions mieux inspirées. L’auteur donne à son protagoniste une dimension épique non dépourvue d’humour. Ce livre propose en outre une synthèse de tout ce qu’on savait sur le pôle Nord en 1861, des légendes de la Plutonie infra terrestre aux expéditions de Franklin, en passant par les leçons de géodésie chères à l’auteur. Ce roman inventorie toutes les situations possibles et imaginables auxquelles une expédition polaire peut-être confrontée : dérive, mutinerie, faim, scorbut, pénurie de charbon, avalanches de glace, étau d’icebergs, attaques d’ours, etc. Même constatation en matière de géographie, de faune, de glace : s’il y a un épisode pour chaque situation, il y en a aussi un pour chaque élément décrit sous toutes ses formes. Ici plus que jamais, Jules Verne a pris le double parti de divertir et d’instruire.  [...]

Au-delà de 81°34’ nord, Jules Verne est libre de décrire ce qu’il veut : ces espaces sont encore totalement inconnus. Là-bas, Hatteras et ses compagnons vont rencontrer cette fameuse mer libre que Verne croyait réelle. La découverte est éblouissante. C’est un éden. Le ciel est sillonné de milliers d’oiseaux marins de taille prodigieuse, parmi lesquels les grands albatros venus des mers australes. La mer regorge de baleinoptères, de cachalots géants, de phoques de toutes les espèces et de milliers de dauphins ! À l’opposé du « triste enfer » ou du « sinistre septentrion » de Victor Hugo, le pôle Nord de Jules Verne est un brasier de vie, loué dans ce joli passage :

    « Quelle beauté, quelle variété, quelle puissance de la nature ! Comme tout paraissait étrange et prodigieux au sein de ces régions circumpolaires !
   L’atmosphère acquérait une surnaturelle pureté ; on l’eût dite surchargée d’oxygène ; les navigateurs aspiraient avec délices cet air que leur versait une vie plus ardente ; sans se rendre compte de ce résultat, ils étaient en proie à une véritable combustion, dont on ne peut donner une idée, même affaiblie ; leurs fonctions passionnelles, digestives, respiratoires, s’accomplissaient avec une énergie surhumaine ; les idées, surexcitées dans leur cerveau, se développaient jusqu’au grandiose : en une heure, ils vivaient la vie d’un jour entier. Au milieu de ces étonnements et de ces merveilles, la chaloupe voguait paisiblement au souffle d’un vent modéré que les grands albatros activaient parfois de leurs vastes ailes. »

Ces merveilles ne détournèrent que peu de temps le capitaine Hatteras du doute qui l’étreignait. Obnubilé par le Pôle, il aurait considéré sa mission comme un échec s’il n’avait trouvé en haut de cet océan une terre dont il pouvait prendre possession au nom de sa Gracieuse Majesté. S’il n’y avait rien eu, c'est-à-dire que de l’eau, où aurait-il planté le prestigieux drapeau de l’Angleterre ? Par chance, il y avait bien une terre sous le 90°, Hatteras, qui l’avait tant convoitée, manqua de se noyer juste avant de l’atteindre, aspiré par le siphon du Maelström. C’est le chien Duck qui retrouva son maître échoué sur la plage, à moitié mort, enroulé dans son drapeau. L’atterrissage sur l’Ile de la Reine ne relève donc en rien de la gloire cérémonieuse qui sied aux moments historiques… Par le biais d’Hatteras, Verne épingle avec humour l’ambition névrotique des explorateurs autant que le nationalisme exacerbé des Britanniques. Son personnage, saisi de frénésie, escalade une montagne pour atteindre à la seconde près le point mythique où tous les méridiens se rejoignent. Mais il y a un hic : la montagne est un volcan, la latitude fatidique tombant en plein milieu du cratère ! Hatteras est sauvé de justesse par ses compagnons d’un plongeon dans le bain igné, mais y laisse son âme. Il rentre en Europe dépourvu d’esprit, les yeux à jamais hagards. Dans l’enceinte de la maison de santé où il sera interné, il continuera cependant, sous la protection de Duck, à marcher vers le Nord. [...]
 

 « Dans ce cercle effrayant que les glaciers enserrent,
Au fond du désert blême où jamais ne passèrent
Les Colomb, les Gama, ces lumineux sondeurs,
Dans ces obscurités et dans ces profondeurs
Sur la création par le néant conquises,
Au-delà des spitzbergs, des flots et des banquises,
Au centre de la brume où tout rayon finit,
Loin du jour, dans l’eau marbre et dans la mer granit,
Le sombre archange Hiver se dresse sur le pôle ;
La trompette à la bouche et l’ombre sur l’épaule »

                                    La fin de Satan – Victor Hugo

Rêveurs de Pôles, © Emmanuel Hussenet
Coédition Seuil-7e Continent, paru en octobre 2004

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