Maelström, seul aux confins du Spitzberg
Emmanuel
Hussenet
Extraits
Page d'accueil
Page publicationsExtrait 1 : Première grande traversée
Extrait 2 : La crainte de l'ours polaire
Extrait 3 : Face au tribunal de la nature
Extrait 4 : Sur la mer de silence
Extrait 5 : Bilan de vie
|
Extrait 1 : Première grande traversée (page 53) |
[…] En une heure trente, j’étais sur l’eau, les jambes calées dans l’embarcation qui devenait le prolongement de mon propre corps, en forme de torpille ou de poisson. Je l’ai animée de la seule façon que s’anime un corps pareil : j’ai saisi la pagaie et j’ai bougé. Lentement. Mais avec une telle confiance dans le rapport purement mathématique liant la vitesse de progression à la distance à parcourir, que j’en ai oublié ce jour-là mes limites. Avant même de gagner la partie la plus étroite de l’embouchure, je me séparais de ces belles landes enneigées pour diriger la proue vers une autre terre, une terre majestueuse, extrémité minérale de mon horizon, loin, si loin que je ne m’y serais jamais lancé si je n’avais été qu’un homme. J’étais aussi une machine à laquelle on avait appris le calcul élémentaire. Vingt kilomètres à une allure moyenne de cinq kilomètres à l’heure, cela fait quatre heures. En comptant les pauses et la dérive, dans cinq heures j’aurai atteint la façade nord d’Isfjord.
La distance qui me séparait de la côte que je quittais m’ôtait toute chance de salut en cas de coup de vent brutal ; je devais me garder d’y penser et me concentrer sur l’effort comme si de rien n’était. Les sensations que procure une grande traversée en kayak n’ont rien de comparable avec celles à bord d’un bateau. C’est à ce moment là qu’on prend conscience de l’extrême vulnérabilité de l’esquif ainsi que de l’intense proximité entre le corps et la mer : le kayak n’est pas un lieu de vie mais un outil de transition. L’effet était particulièrement troublant. Le trouble croissait à mesure que je m’éloignais sur l’océan, et j’avais peur, oui, peur que ma conscience en soit déstabilisée ou que mes muscles désobéissant à ma volonté, abdiquent ou se rebellent.
Mon ventre distillait une anxiété amère, je ne sus bientôt plus sur quoi me concentrer. J’essayais d’échapper à l’eau massive dont l’étendue me réduisait à l’infime, en la regardant sous ma main, matière lugubre et instable d’où pouvait jaillir à tout instant un monstre de légende ou les remous monumentaux d’une colère pélagique. Je fermai les yeux, me débattant contre mon imagination. Ne sachant plus comment réagir pour contrebalancer l’inertie des éléments, je me mis à chanter. Puis, j’ai fixé Alkhornet, cette montagne pyramidale qui m’attendait de l’autre côté du détroit et qui devint le monument de mon triomphe obligé. […]
J’ai écouté encore le temps où sommeillait l’écho de quelque prochaine guerre ; j’ai imploré le ciel pour conclure avec lui une trêve et qu’il jette ailleurs ses armes et son fracas. J’ai puisé dans l’opacité de l’huile ondulante que me supportait, les sources d’une créativité profonde où les couleurs inconnues des abysses réfléchissaient les lumières sidérales et impossibles. J’ai soufflé, j’ai brûlé, j’ai gelé, j’ai eu mal ; j’ai oublié aussi. J’ai voyagé, derrière, devant, mais surtout ni derrière, ni devant, ici, quoique bien ailleurs, dans tous ces rêves qui n’ont jamais eu de lieu et n’en trouveront certainement jamais.
Lorsqu’à bout de forces je suis arrivé, je ne me souvenais plus quand j’étais parti. Maintenant était une heure qui aurait pu être une aube en toute autre latitude ; mes aubes perçaient mes nuits de part en part d’une luminosité céleste. J’avais atteint la pyramide de mon triomphe, mais ne triomphais pas. Je n’éprouvais ni fierté ni bonheur, seulement une inquiétude vis-à-vis de ce que je venais de découvrir et que je devrai demain, et jour après jour, revivre, éprouver, pénétrer jusqu’à complète élucidation.
Après avoir longuement encore
rasé la côté barrée par les congères, j’ai fini par trouver un lieu de repos.
J’ai touché terre, une terre qui pour la première fois dans mon destin portait
la dimension d’un autre continent. J’entrais. Les yeux énormes, puis repliés
et modestes, les genoux tremblants, j’ai hissé le bateau, jeté une couverture,
dégagé le fusil, et me suis endormi sur la neige.
|
Extrait 2 : La crainte de l’ours polaire (page 142) |
Le glacier profère ses menaces dans le vide, il racle les pans des montagnes pour dérober leurs roches qu’il charrie ensuite jusqu’à la mer. En face, la glace est particulièrement noire, mélange vieilli de moraines et de neige sale. Il fait froid et sombre, le froid me prend rien qu’à regarder la glacier, tandis que l’ombre m’envahit par touches givrées et morbides. Pendant ce temps, les nuages s’amassent contre la montagne, se cognent, se révulsent, se déchirent, se compriment, poussés ou écartelés par le vent.
Il y a des lieux si confinés qu’ils ne se prêtent à rien, pas même à ne rien faire. Cette crique est un cul-de-sac, les murs de glace ou de granit, abri incomparable contre les furieux vents d’ouest, me privent de toute escapade et de tout horizon. Il vente, il bruine. En gravissant les moraines sous la falaise, je peux juger l’état de la mer. Ce qui s’y passe est pire encore qu’ici : inutile de compter sortir. Je suis bon pour perdre une journée à attendre.
Soudain, quand j’ai entendu, de l’intérieur de la tente, une avalanche d’éboulis, j’ai pensé à l’ours. Lorsque, au bord de la plage, un bruit d’eau foulé raviva ma présomption, cela ne faisait plus de doute. J’ai écarté précautionneusement l’auvent, le fusil à la main, puis j’ai fouillé du regard partout où je pouvais…
Les cailloux roulaient le long de la pente en raison du dégel, quant au bruit dans l’eau, les plaintes de la mer se limitant à un grondement lointain, il était dû à la réfraction d’une vague qui clapotait par intermittence entre deux rochers.
Je me suis allongé, conservant la tête éloignée de la toile de manière à ne pas être touché trop tôt par les griffes de l’animal. Me faire surprendre par un ours au cours de mon sommeil est ma hantise. J’ai pris l’habitude de dormir avec le fusil sur mon côté, posé sur son étui, armé. C’est un fusil à pompe, calibre 12, muni de ces balles à ailettes que les chasseurs utilisent pour stopper net la charge d’un sanglier. Les spécialistes s’extasient devant les dégâts que provoquent de telles munitions à courte distance. Je ne suis pas un spécialiste, mais quelques tirs d’essai ont su me convaincre.
J’ai ouvert la tente chaque fois que des éboulis se sont fait entendre, et j’ai vérifié. J’en perdais le sommeil. Je n’avais pas souhaité emporter un dispositif d’alarme à installer autour du campement pour ne pas tomber dans le jeu de la peur. Les autorités norvégiennes, en rendant le port d’une arme obligatoire en tout lieu, en répétant avec insistance leurs consignes de sécurité comme si la guerre était imminente, en se référant à des accidents passés qui mettent en évidence la prétendue férocité de l’animal et l’indéniable imprudence de l’homme, ont répandu dans l’archipel une véritable psychose. On ne parle que de lui, on s’informe systématiquement dès qu’on pénètre dans un secteur pour savoir si un individu y a été repéré : « Have you seen a bear ? Have you seen a bear ? » Un Norvégien attaqué par un ours polaire aurait eu la vie sauve en se réfugiant in extremis sur le toit d’une cabane, un autre aurait semé la panique dans un groupe de skieurs avant que le guide ne sorte son fusil, un homme a été tué alors qu’il vidait le chargeur de sa carabine 22 long rifle sur la bête, une jeune femme a été dévorée à proximité même de Longyearbyen… L’année dernière, trois ours blancs ont été abattus par des expéditions en situation de légitime défense, tous dans des sites que je connaissais.
Pour la première fois, à trop penser et à recenser en une minute des accidents intervenus en trois ans, j’ai âprement regretté de ne pas avoir emporté une alarme. Je m’en suis voulu à en gémir d’impuissance et de colère contre moi-même ! Si bien que j’entrepris d’aménager un système artisanal à l’aide de quatre bâtons plantés dans le sol et reliés à une ficelle, à l’extrémité desquels tenaient en équilibre précaire trois gamelles et une bouilloire remplies de cailloux. L’ours, en se prenant les pattes dedans, était censé faire suffisamment de bruit pour me réveiller. Ça fonctionnait plutôt bien quand je jouais le rôle de l’ours, mais je me trouvais ridicule.
J’avais peur. Tout ce qu’on m’avait enseigné sur la nature, c’était de la domestiquer ou de la craindre. Je devais me laver de cet héritage aberrant. Cette peur irrationnelle représentait la seule vraie menace à la poursuite de mon expédition, il fallait la dominer sur-le-champ.
J’ai commencé, de manière à
refouler mon angoisse, par démanteler le dispositif en jurant de ne plus
jamais y avoir recours. Puis je suis sorti m’asseoir dehors, à même le sol
devant les éboulis, pour fixer jusqu’à ce que les paupières m’en tombent, les
nuages pris dans les montagnes obscures au-dessus du glacier morbide.
|
Extrait 3 : Face au tribunal de la nature (Page 153) |
Quoique la pression atmosphérique demeure stable, les sautes de vent intempestives ne présagent rien qui vaille. Au fond de la baie en forme de crique, je suis à l'abri de la mer que j’aperçois s’agiter et écumer nerveusement. Il ne ferait pas bon aller là-bas. Au-dessus de ma tête, les nuages débouchent des crêtes comme si les roches fumaient.
Je m’en retourne vers la tente, dont les piteuses contorsions dues aux bourrasques relèvent la mauvaise orientation. Je devrais la déplanter et la placer face au vent, mais la bruine s’en mêle et me dissuade de toute intervention. Les mornes éboulis sous les falaises, l’espace vide ne m’encourage pas à prolonger mon séjour ici. Le silence, tel un ennemi pour mon esprit en manque de sollicitations, cherche à absorber mes pensées. J’observe avec dégoût au fond des versants déchiquetés, une langue glacière morte depuis plus d’un siècle qui pend comme un cadavre. Je me rapproche de la côte pour entendre le bruit des vagues contre la grève.
Prendre des risques est inutile, demain la dépression se sera probablement écartée. Mais, tandis qu’éboulis et falaises imperturbablement muets accusent ma solitude, la mer, elle, me parle. Elle vient frapper mon imagination et me jette un défi. Elle me toise, me provoque. « Où vas-tu ? » me lance-t-elle à chaque coup contre les rochers. « M’aimes-tu ? » Elle m’interroge encore et je comprends son impatience. Le vent qui la force à crier et à s’acharner, la brise et la caresse, trouve en elle la réponse à ses rafales. Pourquoi ne me mêlerais-je pas à ce dialogue ? Ce conflit entre les éléments qui précède depuis la nuit des temps toute création… Que ferais-je de ma paix et de mon silence sans l’océan pour partager mes colères ?
Le feu monte dans mes entrailles. Les replis sécuritaires rendent mon corps malheureux et mon âme triste, il est temps de libérer les forces qui trépignent en moi et de nourrir leur juste attente. Ces vagues qui se retroussent et s’affolent, je les désire. Je préfère leur morgue vociférante aux moisissures stériles des cailloux, et cette tente bringuebalante que je méprise et que je vais abattre, remplira bientôt le ventre de mon corps marin.
Les surgissements d’écume tels des coups de griffe sur la mer, le vent qui agace ma coiffure et me saoule de son inépuisable antienne, portent les commandements auxquels je dois me tenir. Loin des sociétés et de leur code, la nature seule m’impose ses ordres : j’ai pour devoir de les suivre. Je me soumettrais aux lois de mes semblables si je vivais parmi eux, alors pourquoi me déroberais-je à celles, rudes mais franches, de la nature ? Loin des villes et de leurs toits, je me prive aussi de l’abri des organisations publiques. Sans cet abri, je deviens le vassal d’un autre ordre du monde, un ordre d’où jaillit la liberté d’être un homme. Dans la solitude, c’est l’homme qui se dégage ; face à la mer c’est l’homme qui fait front. L’homme, et non point l’employé, le contribuable ou le consommateur. […]
Arrivé sur cette plage de la baie de la Madeleine où chaque été des milliers de croisiéristes débarquent, je posai pied à terre comme si j’étais le premier à le faire, affectant dans chacun de mes gestes cette lenteur à laquelle les moments historiques doivent leur pompe. Un soleil inspiré m’aidait en inondant ce lieu d’un rayonnement solennel, comme pour me guider et me sacrer, alors même que ce territoire trop connu dont je devenais le gouverneur, continuait à sommeiller dans l’ignorance du pouvoir dont le ciel me mandatait.
Le je retourne, le soleil dans les yeux ; son respectueux silence m’honore. Je dégrafe le gilet que le lance à terre, j’ouvre la combinaison, je respire fortement. Mon visage a la couleur du soleil, il est puissant et radieux. Je regarde sur le côté, je me place à genoux, baisse la tête. Rends-toi compte de ce que tu as fait !
Je suis venu jusqu’ici dans le
seul but de me constituer. Ma prétention était immense, je voulais que mon
individualité seule fasse contrepoids au monde, pour affirmer sa qualité digne
des plus grandes faveurs. L’amour, l’éternité, l’idéal auraient tout
naturellement dû me couvrir. Mais rien de tout cela n’était venu. Pire, comme
si c’était trop exiger de la vie que de lui demander d’être, je ne devais la
puissance de mon sentiment existentiel qu’à l’ampleur du silence que le
faisait ressortir. […]
|
Extrait 4 : Sur la mer de silence (page 179) |
Au départ, rien de plus simple qu’une minuscule embarcation à la surface de l’eau. Ce point allongé, posé sur une étendue bleue et infiniment lisse, encadré par un décor de roche et de glaciers aussi vaste que muet, c’était moi. Et ce moi, alors que le soleil continuait à imprégner de sa lumière la terre et la mer pour les assimiler à sa pureté, alors qu’il n’y avait ni début ni fin, ni raison, ni désir, imagina s’être incarné dans la plus heureuse des enveloppes corporelles à laquelle la vie eût donné des yeux.
Alors, je crus en l’idéal. Ou plutôt, je ne crus en rien, car l’idéal dispense de croire : je baignais dans un état d’équilibre inaltérable. Du silence se dégageait une présence, la présence d’une conscience au milieu de ce silence. J’eus conscience du silence.
J’aurais aimé en rapporter quelque chose. Mais la lumière ne se saisit pas et le silence ne peut se décrire. Un seul mot serait de trop, il définirait l’infini. Mon corps, qui n’avait plus de raison d’être dans cet absolu, ne pouvait ressentir la moindre peine, le moindre poids. Si « je » avait un sens, « je » était heureux. Mais le bonheur est une notion bien terrestre.
À mi-chemin, un peu déjà de l’autre côté, je ne pouvais plus prétendre être sur Terre. Un peu mort, donc, le bonheur ne s’attachait qu’au souvenir lointain d’une vaine aspiration, tel un fil imaginaire dont l’illusion guiderait les pas des vivants. Un fil qui ne mène nulle part puisque le bonheur, au seuil de la mort, se révèle ne pas être notre véritable destinée. Que devions-nous chercher, alors ?
Je me souvenais que, lorsque je vivais, je cherchais beaucoup à droite et à gauche le chemin qui aurait pu me conduire dans un pays contenant plus de douceur. Douceur à faire oublier nos servitudes, bien-être d’amour qui nous transporte au-delà précisément de la vie, dans un lieu proche du paradis terrestre.
Ce lieu, je l’ai trouvé. Ce bien-être qui m’enveloppe et me rapproche de l’éternel, est tel que je l’avais rêvé. Le paradis réside dans ces terres de glace, d’infini et de pureté. Il est partout autour des pôles et pas ailleurs.
Il est là où l’on ne vit pas.
La conclusion s’impose d’elle-même. Et nous referme. Notre présence sur Terre ne se justifie que par les obstacles qu’elle rencontre ; la vie est, et ne peut être qu’un combat quotidien, la quête sans fin d’un impalpable reflet de l’au-delà.
Je m’étais néanmoins, étrange privilège, retiré de la scène. L’amère comédie s’était achevée. L’Autre auquel il faut rendre compte de notre apparence, n’était pas. La conscience, ce juge devant qui l’on doit comparaître à chaque pensée, avait quitté son poste. Plus rien ne me surveillait. Voilà pourquoi sans l’ombre de la mauvaise conscience ou du regret, dans la plus parfaite impunité, inondé d’une liberté comme les plus grands idéalistes n’auraient pu en discerner que le socle, j’atteignis la plénitude.
Entre la mer, la glace, mon corps et la lumière, il n’y avait plus de différence. Je fus l’inexistence. Je fus la félicité. Et pourtant, j’étais vivant. Et c’est beaucoup trop que d’obtenir la vie en même temps que l’absolu. C’est faire mieux que ces dieux qui, pour se mêler aux hommes dont ils voulaient se rapprocher, devaient aussi hériter de leur martyre.
Or, c’est ce jour-là, depuis
cet instant qui aurait pu être une seconde autant que l’éternité, que ce
voyage qui n’avait fait que me convier à l’exaltation de moi, entama sa lente
et scrupuleuse descente vers l’enfer.
|
Extrait 5 : Bilan de vie (page 246) |
Les Sept-Îles, tels des mâts sombres et immobiles, dentent l’horizon. Alors que le couvercle nuageux bas et gris pèse au-dessus de ma tête, une lumière au large éclaircit les nuages et noie l’infini dans un liséré blanc. Il est l’heure, ne Nord m’attend.
Construire sa vie fut au-dessus de mes forces, sera-t-il de mes compétences de la détruire ? Incapable de faire corps avec l’existence, distant des réalités autant que des illusions, je m’étais, en contournant les malheurs, préservé des bonheurs, et les années passées n’ont pas davantage pris dans mes souvenirs la couleur de l’insouciance que celle du devoir accompli. Dans le gris de ma vie, les seules lumières furent mes étés consacrés à l’Arctique. C’est l’Arctique qui m’a donné ce dont je suis fier, c’est lui qui m’a permis de vivre dans mes qualités humaines. Je lui dois d’être né, mais d’être né ailleurs, à l’écart des autres vies, dans un désert à jamais stérile.
Envieux des miroirs rutilants jusqu’à ce que la jeunesse passe et reporte mes envies sur des constructions plus durables, je suis venu au monde là où le monde s’arrête. Comme l’artiste ne vivant que pour l’œuvre qui l’emporte hors de la réalité inexpressive, j’ai façonné un personnage aux seules normes de mon inspiration. Avant d’être un homme, je suis ce qu’un homme a voulu créer. Matériau rebelle et instable, plus difficile à travailler que le marbre, je fus à la fois le maître d’œuvre et l’œuvre elle-même, à la fois possédé par mes fantasmes et entaillé par la main qui me cisèle.
Nulle plaie maladive ne m’a conduit jusqu’ici. Une fuite n’est pas le fruit du hasard, mais d’une recherche. Un suicide n’est jamais un acte innocent.
Voici le monde dénoncé du haut de mon pinacle de glace, voici les stratagèmes révélés, voici les plans de la prison découverts : ainsi de cette France qu’il faut trahir pour ne pas se trahir soi-même ! Les grandes ardeurs inquiètent les vieilles terres, les édifices antiques trembleraient sous le choc des ambitions aussi ils les découragent, ils minent les chemins de pièges et de traîtresses embûches. Indigences morales, sanctions sociales et pressions financières laminent les générations comme on s’en débarrassait jadis à la guerre. Notre pays est trop étroit pour des ressources si abondantes : que l’on double les cloisons, que les grilles se dressent, que les tours s’éloignent encore pour n’accueillir que les élites nécessaires ! Pays gouverné par la peur de se remettre en question, morcelé en individualités qui se cherchent, repu de talents et avide de sommeil. Comme tant d’autres je suis parti ! J’ai abandonné cette terre navrante qui, n’ayant même plus le courage de ses affronts, laisse à l’expatriation le soin de ses négligences, et au suicide celui de ses crimes.
Qu’ai-je quitté ? Je m souviens d’une cohue passable d’aspirations étriquées, glorifiées par les mirages cathodiques. Je revois l’art niant toute forme de règle, relégué aux marges minutées du temps libre. Je sais que la spiritualité a quitté les journaux et les conversations, elle a même déserté les lieux de culte qui ne savent plus se rendre crédibles ; l’âme reste inquiète ou cède à la manipulation. La chaleur qui animait les rues, la spontanéité qui simplifiant les rencontres, les fêtes et les paroles hautes qui faisaient vibrer les lieux publics, ne sont un souvenir que pour les anciens. Prudence et indifférence. Les villages se dépeuplent, les villes durcissent, les contestations se conformisent. Il n’y a plus de surprises, il n’y a plus de fêtes. Partout le soir, des avenues désertes avec, sur les côtés, des grands bâtiments étanches. Et dans l’enchevêtrement de voies goudronnées et de lumières artificielles, le bourdonnement incessant d’un peuple entier d’automobiles.
La jeunesse nourrie d’illusions commerciales se disloque sous l’effet des lois concurrentielles, et se fond au tout-venant. Aucune révolte dans ces jeunes cœurs, leurs arguments ne tiennent pas. Sans culture, ils ne peuvent s’armer et s’unir. Ils devront bientôt s’intégrer au système même qu’ils dénigrent. Comme tout le monde, ils se plaindront en payant et leur argent alimentera le motif de leurs plaintes. L’unique façon de se préserver une vie normale sera de contribuer à la décomposition de la société même qui les soutient. […]
Haut de page
Voir des photographies du Spitzberg
© 1998, Emmanuel Hussenet, reproduit avec l'accord de la maison d'édition Transboréal