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D'un Pôle à l'Autre
Article paru dans la revue Chemin d'étoile - N°10 ;
Imaginaires du Grand Nord ; éditions Transboréal.
Introduction par Gaële
de la Brosse.
Le fait est notoire : avant même d’être tentées, les plus grandes conquêtes furent d’abord rêvées. L’histoire de l’exploration fait la part belle à cet imaginaire ; et c’est pourquoi elle nous enchante. Les découvertes ont en effet autant à nous apprendre sur la psychologie humaine que sur la géographie : ce qui importe n’est pas, ainsi que l’a montré Claude Lévi-Strauss, « comment les hommes pensent dans les mythes, mais comment les mythes se pensent dans les hommes, et à leur insu ». Comment ces mythes font vaciller la raison, libérant l’imagination et… déchaînant les passions. À cette enseigne figure la recherche des passages : il y aurait, a-t-on cru, un lac où l’on pourrait naviguer jusqu’au Pôle, et près duquel vivrait un peuple étrange, sous un climat étonnamment tempéré. Ce rêve eut la vie longue mais, comme tous les rêves, il ne supporta pas la confrontation avec la réalité…
À la différence de toutes les mers et territoires découverts par l’exploration, les Pôles avaient la particularité d’être identifiés avant même d’être connus, telle une Amérique dont on aurait su l’existence sans que nul ne l’ait vue. Ce que la géographie démontre n’en conserve pas moins tous les ingrédients du mystère tant que l’homme est dans l’impossibilité d’en décrire la forme : cette localisation du pôle Nord préliminaire à son exploration permettra longtemps à l’imaginaire d’exercer ses prérogatives. Le Pôle devait son mystère à son éloignement et à la barrière que le froid dressait systématiquement devant les tentatives des plus audacieux capitaines. Or, l’obstacle des glaces est ambigu car il n’apparaît pas foncièrement infranchissable. Matière à la fois transparente et opaque, millénaire et éphémère, figée et mouvante, la glace n’a jamais placé l’explorateur devant l’impossible comme le firent les profondeurs marines ou telluriques, dont la description demeurait l’apanage de la littérature. Elle est trop imprévisible pour ne pas laisser un jour une chance aux entreprises humaines.
La seconde moitié du xixe siècle marque l’apogée du questionnement relatif à la nature réelle des pôles. Quand sir George Nares, en 1876, envoie ses hommes marcher sur la banquise en plein océan Glacial arctique en leur demandant de traîner les barques qui lui semblaient indispensables pour atteindre son objectif, il ne fait pas qu’imposer sa lubie à des marins dont le bon sens suffisait à comprendre que jamais eau libre n’apparaîtrait par des températures si basses et dans une banquise si épaisse. L’échec de ce qui fut la dernière grande expédition polaire britannique relève autant d’un positivisme géographique inhérent à la démarche de tout découvreur, que de l’ambiance culturelle fabuleuse qui entourait l’Extrême Nord.
À l’axe de rotation de la planète s’est souvent associé le sommet de la subjectivité humaine. Le premier travail des explorateurs fut de retirer la raison de ce qui était jusqu’alors déraisonné, et de donner un contenu objectif à ce qui avait essentiellement une valeur métaphysique. L’Hyperborée des Grecs (devenue
au Moyen Âge siège du paradis puis mythique Thulé), Gerardus Mercator, au xvie siècle, la représentera sur l’une de ses cartes par une île peuplée de Pygmées et séparée, depuis le rocher insulaire qui marque le Pôle, par quatre fleuves gigantesques. Plus tard, Jules Verne, en un siècle qui se pique de rationalité scientifique, fera vivre aux héros de ses trois romans contenant un épisode polaire des aventures dont le caractère invraisemblable, quoique placé dans le contexte de l’exploration moderne, ne nuira aucunement à leur popularité. « Vous avez tous lu ces livres charmants dus à la plume de notre aimable et ingénieux collègue, M. Jules Verne, livres où grands et petits se surprennent à être captivés par d’attrayants récits », dira Gustave Lambert, remarquant que l’épopée du capitaine Hatteras contribuera à l’intérêt du public pour sa propre expédition vers le pôle Nord. Pour les écrivains romantiques, le Septentrion agira comme un catalyseur du rêve, porte ouverte sur un ailleurs auquel nulle autre région du globe ne permet d’accéder. Ainsi Casanova utilisera le tourbillon du Malstrøm, courant marin des côtes norvégiennes, pour faire pénétrer ses héros dans le centre de la Terre, alors que Verne préférera, dans un même dessein, emprunter la cheminée d’un volcan islandais. Andersen, Goethe, Hugo, Poe, Rimbaud et beaucoup d’autres se référeront à l’espace mythique du Nord, la plume réfractaire à l’abolition de l’inconnu à laquelle s’employaient leurs contemporains.
Gravir les latitudes
C’est dans ce contexte subjectif encore très vivace que Ross (1818), Parry (1827), Hayes (1861), Hall (1871-1872), Nares (1875-1876), Greely (1881-1883) puis Nansen (1893) enlèveront tour à tour le record de latitude, repoussant un peu plus à chaque fois l’imaginaire dans les débarras de la conscience, contraints mieux que quiconque de faire face à une réalité conditionnée par le minéral et par le froid. Il n’en demeure pas moins vrai que derrière la raison officielle de l’armement des navires polaires – recherche des passages du Nord-Ouest et du Nord-Est le plus souvent – se cache en chaque chef d’expédition ou officier un motif qui, outre l’ambition personnelle, reste lié à une interprétation subjective des informations arrivées à sa connaissance.
Dans les années 1860, le débat sur l’existence ou nom d’une mer libre à hauteur du Pôle bat son plein. À la théorie de l’évidence (plus la latitude est élevée, plus il fait froid et il y a de glace) répond une théorie qui se veut plus subtile et affirme que, sous l’action du rayonnement solaire continu et des courants marins, le Pôle maintiendrait en été un vaste espace de mer libre de glaces, sous un climat plus clément qu’on pourrait le croire. Cette thèse, notamment contestée par le capitaine britannique Sherard Osborn, pour qui le pôle Nord ne serait qu’une immense calotte de glaces ininterrompues, est défendue par l’illustre géographe Augustus Petermann dont les propos donneront une nouvelle vigueur à la théorie de la mer libre, au point de faire revenir l’amirauté britannique sur sa décision de soutenir les expéditions d’Osborn. Les rapports des expéditions menées par l’amiral Wrangel ou l’hydrographe Lambert appuyaient la théorie de Petermann, alors que les termes employés par Isaac Hayes, qui atteignit 81° 30’ en 1861,
ne laissaient guère de place au doute : « Tout me le démontrait : j’avais atteint les rivages du bassin polaire, l’Océan dormait à mes pieds ! […] Les pensées qui me traversaient l’esprit en contemplant cette vaste mer, l’idée que peut-être ces eaux ceintes de glaces baignent les rivages d’îles lointaines où vivent des êtres humains de race inconnue, tout cela fortifiait ma résolution de me lancer sur cet océan et d’en connaître les limites les plus reculées. » De tels propos ne manquèrent pas d’enthousiasmer un jeune Français, Octave Pavy, qui s’était associé à Gustave Lambert en vue de « s’engager entre les glaces flottantes, pénétrer dans la mer libre, et de là cingler vers le Pôle ». En 1868, alors qu’il n’avait que 24 ans, le futur chirurgien de l’expédition Greely expliquait son raisonnement dans
La Revue des Deux Mondes : « D’abord une série de faits constatés par l’observation ou déduits de la théorie portent à croire que la température moyenne, au lieu de s’abaisser de manière continue jusqu’au Pôle, y est au contraire plus élevée que sous le cercle polaire. Ensuite l’examen attentif des courants polaires et des glaces qu’ils charrient vient confirmer d’une manière éclatante cette hypothèse d’une vaste mer ouverte roulant ses flots autour du pôle boréal. » Le témoignage de ceux qui ont voyagé au nord de la Sibérie et du détroit de Smith « permet
à peine de conserver un doute sur la réalité d’une mer polaire ». On suppose que beaucoup de descriptions relatives à des eaux libres s’appuyaient sur l’observation des polynies, ces zones dépourvues de glaces qu’on rencontre au milieu de la banquise, sortes d’oasis marines où la faune se rassemble en hiver. Or, les polynies ne se maintiennent qu’en présence de banquise annuelle peu épaisse, et non de banquise pluriannuelle (qui fait deux à huit mètres d’épaisseur), et ne fournissent par conséquent aucun indice sur la véritable nature de l’océan Glacial.
Si la thèse de la mer libre du Pôle vacilla dès le retour de Nares en 1876 puis devint obsolète avant la fin du même siècle, elle reste captivante sur un point :
sa dimension humaine. D’abord, une constatation s’impose. Les plus fervents défenseurs de cette thèse d’un océan navigable étaient aussi des explorateurs. Sans doute moins convaincus par leurs exposés que par leur désir d’entreprendre et de découvrir, ces hommes voulaient croire. Une foi profonde en ce qu’ils devaient accomplir était indispensable pour assurer la réalisation matérielle de leur projet : leur force de conviction était leur viatique. Le mythe personnel relève de la psychologie du conquérant. Le postulat d’un océan Glacial où un bateau pouvait évoluer et découvrir de nouvelles terres fascinait ces hommes nourris des épopées de leurs prédécesseurs, et conscients qu’ils seraient probablement les derniers à jouir du privilège de démythifier les derniers espaces inconnus de la planète. La condition d’existence supérieure inhérente à l’accomplissement de l’aventure que les zones blanches des cartes rendent possible, deviendrait de moins en moins accessible à mesure que ces zones blanches disparaîtraient. L’explorateur, par l’œuvre même de sa passion, annonce ainsi le deuil de ce qui le justifie.
Quand le mirage s’évanouit
C’est encore à Octave Pavy que l’on doit ces lignes éloquentes : « Tout fait espérer qu’avant peu un navire heureux et hardi tracera son sillage dans cette mer inexplorée, reconnaîtra ces terres, habitées peut-être, et dont hier encore nous ignorions l’existence, affirmera enfin aux extrémités du monde la puissance et l’énergie de l’homme. […] Ne marquera-t-elle pas d’ailleurs une date importante dans l’histoire de l’humanité, l’expédition qui nous fera connaître le dernier point de notre domaine, jusqu’ici soustrait à nos investigations ? »
Le mythe intime prend le dessus sur le mythe collectif quand l’individu cesse d’être l’instrument d’une politique établie par un groupe et assume son propre destin. Si les hommes qui frôlèrent les premiers l’océan Glacial le firent au nom du roi, de la science ou d’une nation, ceux qui fermèrent la marche avaient des ambitions plus personnelles, et c’est la nature même de ces ambitions qui les conduisit à agir en marge des prescriptions officielles. Avec Frederick A. Cook (1908) et Robert E. Peary (1909), explorateurs aux parcours éminemment individuels, tomba l’idée d’un pôle Nord inaccessible. Ce dernier n’était déjà plus un mythe, car même Nansen à bord du Fram n’imaginait plus, en 1893, compte tenu des déboires des expéditions anglaises et américaines précédentes, que son épopée le conduirait vers une mer ondulant librement sous le chatoiement des aurores boréales. Le débat qui anima les sociétés de géographie du siècle de Victor Hugo s’éteignit de lui-même dans le silence de la nuit polaire. Les grands rêves se sont figés dans le secret de ces glaces dont chacun dut admettre qu’il n’y avait plus rien à attendre. Le drame de l’expédition Greely, en 1884, sonna le glas de la mer libre. Cette dernière disparut des esprits de la même manière que disparut celui qui en fut le défenseur le plus représentatif. À une mer inconnue et refoulée dans l’oubli dès lors qu’il fut admis qu’elle était impossible, répond le destin d’un homme lui-même plus proche du mythe que de la réalité, tant sa vie étrange et tragique accompagna dans l’oubli l’océan de ses mirages.
Octave Pavy a consacré sa vie à la recherche d’un pays qui n’existait pas et en est mort dans l’indifférence générale. À la suite de sa rencontre avec Gustave Lambert, alors le seul Français à s’intéresser à la conquête du pôle Nord, Pavy abandonnera ses études de médecine pour se lancer dans l’aventure, armera à deux reprises un bateau dans le but de forcer la barrière des glaces à hauteur du détroit de Béring – les bateaux n’appareilleront jamais –, puis intégrera l’expédition américaine (1881-1884) commandée par le lieutenant Greely en qualité d’officier chirurgien et responsable du programme scientifique. Avisé et entreprenant, le docteur Pavy partira en reconnaissance vers le nord, frôlant le 83e parallèle, battant par là même le record français de latitude qu’il conservera plus d’un demi-siècle, et s’isolera une semaine en bordure de l’océan Glacial pour observer le déplacement des glaces et la formation d’éventuelles brèches d’eau libre. L’expédition américaine ne sera pas relevée comme prévu, et devra évacuer sa base en août 1883 ; dix-neuf des vingt-cinq membres de la mission mourront de faim en attendant les secours, dont le Français dans des conditions demeurées obscures. Octave Pavy, fort de son expérience, avait pourtant l’intention de retourner en terre d’Ellesmere pour trouver un passage vers le Pôle, conscient désormais que si la mer libre était toujours probable, elle n’était plus une certitude, et qu’il faudrait s’engager sur la banquise avec un équipement léger et des traîneaux rapides. Il avait compris la méthode qui permettrait de lever le voile sur le Pôle, méthode qu’emploierait Peary une vingtaine d’années plus tard en partant des mêmes lieux. Mais, disparu prématurément, ses journaux de bord détruits, il sera oublié par l’histoire, comme la mer imaginaire à laquelle il a rêvé de donner son nom.
Parce que le destin d’Octave Pavy est tragique et inachevé, parce qu’il ressortit du désir de dépassement de la condition humaine, de terres au-delà des terres, il laisse le loisir d’imaginer ce qu’aurait été l’histoire polaire s’il s’était accompli. Peut-on concevoir plus haute destinée que celle du héros qui atteindrait le point suprême, ce toit du monde irréel et mouvant où règne l’éternité des astres ? Peut-être alors le mythe qui hantait le cœur de Pavy se serait-il éteint en même temps que Pavy en aurait triomphé, condamnant l’explorateur à construire sa gloire sur des cendres. Les propos que Karl Kraus tint en 1909 à l’issue de l’expédition de Peary ont sous cet angle une portée saisissante, et résonnent du rêve éternellement trahi par l’appétit de réalités : « Ce qui rendait le pôle Nord si précieux, c’était précisément le fait qu’on ne pouvait l’atteindre ! Une fois atteint il n’est plus qu’un bâton fiché en terre à l’extrémité duquel flotte un petit drapeau, donc quelque chose de plus minable encore que le néant : la béquille d’un rêve accompli et une borne à l’imagination… Ce qui atteignit le Pôle, ce fut la sottise, et son drapeau battit l’air victorieusement, signalant que le monde, désormais, lui appartenait. Mais les champs de glace de l’esprit se mirent à augmenter de volume, ils se répandirent et s’étendirent jusqu’à ce qu’ils eussent recouvert la terre entière. Et, pour nous, nous qui pensions, ce fut la mort. »
Emmanuel Hussenet