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Construire la maison de ses rêves

Hors série numéro 9 de Village Magazine, en partenariat avec La Maison écologique

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Construire pour se construire

 

L’autoconstruction est-elle un phénomène de mode, ou est-elle profondément ancrée dans nos racines, voire dans nos gènes ? Qui peut se dire « autoconstructeur » ? Et comment s’y prend-on pour traverser la forêt d’obstacles qui ne manque certainement pas de se dresser face à celui qui décide de « faire tout seul » ce que les conventions lui avaient appris à remettre à des professionnels ?

L’autoconstruction n’est pas un phénomène nouveau, loin de là. Elle fait partie de ces valeurs éternelles que l’on redécouvre d’un coup, tout étonné de constater que ce qui nous semble le plus neuf s’inspire de ce qui a été oublié depuis le plus long temps. Affaire de spécialistes, l’autoconstruction ? Non, affaire de passionnés. Saine réaction défensive face à une société gavée de services qui veut tout prendre en charge, à sa manière, pour peu qu’on se saigne à la juste valeur du service qu’elle nous rend. Auto-construire, c’est proclamer haut et fort, aux vues de tous, « je rêve et j’existe », et construire ce rêve, et se remplir d’existence. Bâtir n’a jamais été un acte anodin. Rien dans la vie ne revêt plus de sens que de poser une pierre sur une autre. Construire c’est se construire, prendre le temps qu’il faut pour faire sortir de terre ce centre qui est le foyer, le lieu d’où rayonnent les énergies de la famille, le pôle où elles se retrouvent et se renforcent.

Autoconstruction est un néologisme qui traduit bien la nécessité de se réapproprier ce dont l’industrialisation du monde nous a dépossédé. Avant nos dernières et glorieuses décennies, tout préfixe à ce terme était inutile. Dire que l’on construisait était suffisant. Construire semble relever aujourd’hui d’une telle bizarrerie culturelle, d’un acte si divergent de la logique commune, qu’il faut préciser. Je ne construis pas, non, « j’auto-construis », des fois que le voisin en face ne saisisse pas bien, et prenne le seau et la truelle pour les accessoires d’un déguisement.

Est autoconstructeur toute personne qui contribue à l’édification de la maison qu’il compte habiter. Il suffit de superviser les travaux de terrassement, de dresser un muret, d’installer une évacuation, de poser trois tuiles pour être autoconstructeur.  Beaucoup de pionniers de l’autoconstruction affirment, par modestie, que l’autoconstructeur commence avec celui qui consacre son après-midi du dimanche à étaler un glacis ou à lasurer des plinthes. On devrait plutôt parler dans ce cas « d’auto-décorateur ». Quoiqu’il en soit, le concept d’autoconstructeur est large, et englobe une très grande variété de profils, de compétences et d’intentions.   

L’autoconstruction, considérée comme marginale il y a moins de dix ans, prend indiscutablement les proportions d’un « phénomène ». Les magasins spécialisés dans la distribution d’outils et de matériaux n’ont jamais réalisé d’aussi bonnes recettes, et leurs enseignes sont aussi connues que celles des supermarchés. Si le secteur du bâtiment grand public profite au même titre que les secteurs de la culture ou du tourisme des congés payés et autres RTT, il souffre beaucoup moins que ces derniers des périodes de marasme économique. On sacrifie ses voyages et ses sorties bien avant sa demeure. Et c’est souvent dans l’intention de valoriser une période de chômage et de limiter ses dépenses qu’une personne se décide à construire par elle-même. Car le rêve a un coût financier bien sûr, mais aussi un coût en temps. Avant de construire soi-même il faut prendre le temps de concevoir le projet, de s’informer, de se former, de trouver les matériaux, la main d’œuvre, et solliciter les professionnels qui interviendront ponctuellement sur le chantier. Alors, enfin, on peut relever ses manches et palper l’argile. Du griffonnage euphorique des premiers plans sur un bout de papier à l’emménagement dans les nouveaux murs, deux à cinq années s’écouleront.

Réaliser un rêve implique toujours le don de soi. Ce don de soi est d’autant plus nécessaire que tout autoconstructeur, à défaut d’être un pionnier, est un créateur. Il dispose d’un espace dans lequel, à condition de suivre un certain nombre de règles, tout lui est permis. Décider de construire sa maison, c’est engager sa vie. C’est faire sortir de soi des formes et des volumes qui nous ressemblent. Tout le monde n’est pas prêt à exprimer sa liberté d’une façon aussi réelle et durable. L’autoconstructeur, c’est-à-dire celui qui prend son rêve a bras le corps et le conduit a terme, a souvent déjà réalisé un travail sur lui-même. Il s’est d’abord construit, et désire une maison à l’image de ce vers quoi il tend. C’est pourquoi plus l’autoconstructeur s’approprie les différentes phases de l’érection de sa future demeure, plus il est attentif à la qualité des matériaux qui en feront le socle, l’ossature, les cloisons et le toit. Utiliser ses mains et sa sueur pour copier ce qu’aurait fait un industriel du bâtiment a bien peu d’intérêt.

Recherchant ce qui est beau, sain et durable, l’autoconstructeur se tournera naturellement vers des matériaux traditionnels ou écologiques. Il cherchera à réaliser des économies d’énergie et se laissera tenter par le chauffe-eau solaire. Sans le savoir, il deviendra un peu « écoconstructeur », jusqu’à ce qu’au fil des travaux, il s’aperçoive que la chaux aurait avantageusement remplacé le ciment, et que l’usage de briques monomur aurait été plus judicieux que de vulgaires parpaings recouverts de laine de roche et de placoplâtre.Quand on se décide à faire les choses, il faut les faire bien, et dans ce cas le choix des matériaux est primordial. De l’autoconstruction à la construction écologique, il n’y a qu’un pas, un simple déclic. Plus que la satisfaction d’employer des matériaux nobles, l’écoconstruction ajoute à la logique du projet, et rehausse la saveur du défi. De plus, sur un plan pragmatique, elle devance les exigences administratives de plus en plus rigoureuses en matière de salubrité des matériaux et de performance énergétique, et assure la pérennité foncière.

Confier à ses propres compétences le soin et la charge d’ériger un immeuble n’est pas une mince affaire. C’est forcément une aventure, et aucune aventure n’est exempte de risques. Donner une si grande part de soi-même dans une maison n’est également possible que si l’on s’ouvre à ce qui nous entoure, et que l’on plonge dans le vivier d’informations que véhiculent livres, magazines et associations. On ne s’improvise pas autoconstructeur, on le décide et on le devient. L’une des meilleures voies consiste à intégrer une association d’autoconstructeurs expérimentés, à participer à des stages de formation – apprendre à enduire un mur, à poser une fenêtre ou à souder n’est pas un luxe – et à s’exercer sur différents chantiers.

Il serait dommage de renouer avec les méthodes traditionnelles de construction en faisant l’économie de la solidarité. Il faut bien souvent plus de deux ou quatre bras, et sans les conseils d’autoconstructeurs avertis, les erreurs du débutant pourraient avoir des conséquences particulièrement lourdes et onéreuses. Et puis, n’est-il pas plus économique de regrouper les commandes de matériaux ? En ce cas, où les stocker ? Cette réappropriation par l’individu de son espace de vie est l’affaire de tous, ou du moins d’une part de la communauté. Plus les liens avec les autres autoconstructeurs ou avec les amis qui peuvent donner un coup de main sont étroits, moins le recours à des professionnels est nécessaire. Toutefois, il faut être lucide : l’immense majorité des autoconstructeurs ne réaliseront pas plus de soixante à soixante dix pour cent de leur maison par eux-mêmes. L’exécution des charpentes et des structures en bois s’il y a est presque toujours confiée à des entreprises. Il est aussi plus économique de faire venir un ouvrier avec une pelleteuse qui creusera les fondations en une demi journée, que de louer soi-même la machine et mettre trois jours avant d’en maîtriser le fonctionnement. De plus, pour qui se sent une vocation d’architecte, soumettre ses plans à l’avis d’un expert est absolument indispensable ; les perfectionnistes apprécieront également les conseils d’un géobiologue confirmé.

L’autoconstructeur est à la fois maître d’ouvrage – le propriétaire qui finance les travaux – et maître d’œuvre – celui qui gère les différentes phases de la construction. Outre les multiples procédures dont il est contraint de s’acquitter, et qui ne sont guère différentes de celles imposées à tout chantier, ce dernier doit vaincre le plus grand tous les obstacles, qui est le manque de confiance en soi. La plupart de ceux qui ont mené à bien leur rêve de bâtisseur l’affirment : construire, ce n’est pas difficile. Question de préparation, de temps, de bon sens, de travail. Il faut démythifier l’autoconstruction. Des associations sont là pour aider, et bon nombre de propriétaires ne demandent qu’à partager leur expérience. Tout est possible. C’est le premier pas qui coûte, le reste est un jeu, une joie. Inutile d’aller chercher très loin. La maison de ses rêves est d’abord en soi.

Emmanuel Hussenet

 

« C'est au pied du mur qu'on reconnaît le maçon. Sur un chantier, on ne peut pas tricher. Travailler de ses mains, c'est une façon de matérialiser l'intelligence »

Richard Lacortiglia


Photos Sylvie Le Calvez