Anders et le Grand Tremblement

Extrait de Anders et le Grand Tremblement -  © Éditions BELIN, 2007. Tous droits réservés. Illustrations Thibaud Guyon

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Chapitre 1 : Changement de pesanteur
 
Chapitre 2 : Une simple hésitation
 
Chapitre 3 : Toutes voiles dehors !
 
Chapitre 4 : L'obsession du capitaine De Long
 
Chapitre 5 : Anders le Maudit
 
Chapitre 6 : Les convoyeurs

 
Chapitre 7 : Nuage lugubre
 
Chapitre 8 : Prisonnier
 
Chapitre 9 : La vérité sur Hudson
 
Chapitre 10 : Fureur

Chapitre 11 : Et si c'était la fin ?


Chapitre 12 : Décembre

 

Chapitre 4 : L'obsession du capitaine De Long

Il participa à toutes les tâches, grimpant dans les hunes et les cordages, roulant et déroulant les voiles, briquant le pont, pédalant à fond de cale ou préparant la potée. La vie de bord était très organisée. Par gros temps, on ramenait les voiles et on liait la Jeannette aux rondins, et chacun occupait son poste sans faillir. Dans la bonace, on sortait les jeux de cartes, on buvait de l’eau tiède ou on somnolait dans les hamacs.

On proposa au nouveau venu, dont on avait remarqué la vivacité et le sens de l’observation, de seconder Dunbar dans sa fonction de « pilote glacier ». Dunbar était chargé de repérer les icebergs et de surveiller le mouvement des plaques de banquise. D’un tempérament orgueilleux, ce dernier rechigna longuement avant d’accepter une aide dans ses missions, car il n’avait plus qu’un œil, le bon affirmait-il, et ne voulait pas reconnaître que d’autres yeux puissent distinguer les obstacles mieux que le sien.

Le capitaine apparaissait rarement. Il était américain et s’appelait George Washington De Long. Il avait un visage long et sévère, portait d’épaisses moustaches et de petites lunettes ovales. N’ayant plus de pieds – tous deux avaient été amputés suite à de profondes gelures – il marchait sur deux bâtons. On l’entendait arriver bien avant de le voir, le bout de ses bâtons claquant contre le bois à chaque pas.

Le capitaine De Long était un homme taciturne et tourmenté. Il ne parlait que pour donner des ordres. Quand il ne se sentait pas suffisamment obéi, il piquait des colères, et s’avançait jusqu’au beaupré pour crier : « Hardi, marins, hardi ! Cap sur la Fosse ! Hissez les focs, affalez les perroquets, bordez les écoutes ! Hardi, hardi ! » Et tous obéissaient, se précipitant sur les vergues pour détacher les voiles et tendre les écoutes, afin de capter le maigre vent produit par l’hélice. Le bateau n’avançait alors plus du tout. Il fallait que De Long retourne dans sa cabine pour que Chipp reprenne le commandement, et demande à ce qu’on porte l’effort sur l’ancre et les rondins. Le navire reprenait alors sa progression centimètre par centimètre.

Du haut de la vigie, quant il lui arrivait de penser que la mer était belle et que les petits lacs d’or qui scintillaient au-dessus de sa tête étaient des étoiles, il songeait à sa bien aimée. La route n’était peut-être plus si longue. Qu’est-ce que trois siècles, dans une éternité ? Son sourire affichait une candeur émouvante. Freya patienterait-elle toute une éternité ? Lui avait-il, avant de s’embarquer, apporté suffisamment de preuves d’amour pour que jamais elle ne l’oublie ? Il n’en savait rien, mais ne pouvait s’empêcher de croire qu’elle l’aimait toujours, qu’elle pensait à lui comme il pensait à elle.

Lorsqu’il n’était pas de quart, Anders retrouvait Dunbar qui lui enseignait la géographie. Ce dernier lui apprit à se repérer sur la toile terrestre, et lui expliqua comment reconnaître la mer Sirénienne, les monts Rouvres et la chaîne de Kroobs, obstacle majeur sur la route de la fosse Carbonique. Anders reçut également des explications concernant le troupeau de dodos et de moas qu’il avait croisé en chemin. Il s’agissait d’espèces disparues que des Profonds s’étaient appliqués à recréer pour réparer les dégâts des Superficiels. Ces Profonds, très versés dans les sciences naturelles, menaient leurs recherches au cœur d’une cité en colimaçon appelée la cité La Pérouse, du nom de son créateur. La Pérouse et ses équipes se trouvaient malheureusement débordés de travail à cause du nombre sans cesse plus important d’espèces à sauver, et n’étaient plus en mesure de toutes les ressusciter.

Les marins de la Jeannette pouvaient décider d’aller prêter main forte à La Pérouse, comme le souhaitaient beaucoup d’entre eux. Or le voilier ne se dirigeait pas vers la cité, estimée à une distance d’une quarantaine d’années seulement, mais visait droit la fosse Carbonique, éloignée de plusieurs siècles. Pourquoi ? Seul le capitaine De Long avait réponse à cette question, et il ne la donnait pas. Dunbar pressentait un lien avec Henry Hudson, que l’on disait établi là-bas depuis fort longtemps. Furieusement passionnés par le Nord, les deux explorateurs avaient en commun d’avoir disparu en cherchant un même passage à travers les glaces, mais à près de trois cents ans d’écart. 

Un soir, Anders décida de raconter aux marins de la Jeannette ce qu’il savait. Les passages qu’ils ont tant recherchés lorsqu’ils étaient Superficiels sont en train de perdre leur mystère. Le climat se réchauffe et la banquise fond : il sera bientôt possible de circuler entre la mer de Baffin et la mer de Behring sans rencontrer un seul glaçon. On traita Anders de menteur. On le conspua même si vivement qu’il dut se rétracter, et prétendre avoir voulu leur jouer un tour. Pour ces hommes, un monde sans glaces n’était pas un monde. Voilà bien la raison pour laquelle ils en voyaient partout. «  S’il n’y avait plus le froid pour contrebalancer le chaud, la Terre perdrait l’équilibre ! » disait l’un. Et l’on évoquait encore, les yeux pétillants de cristaux, la magie des mers englacées, la beauté sans pareil des lumières boréales.   

Souvent, quand les hommes étaient rentrés se reposer, le capitaine s’isolait à la proue de son navire et scrutait le large avec sa longue-vue. C’eût été sacrilège de le déranger. Anders avait interrogé plusieurs marins afin de comprendre pourquoi ils le servaient avec tant de zèle, sans être tentés de se mutiner. À quoi bon pointer cette faille si lointaine et dont nul ne sait rien ? À quoi bon ces efforts acharnés pour traîner un navire dans une savane semée d’arbres et de broussailles ? Le lieutenant Chipp lui-même, qui était un homme cultivé et rationnel, n’osait prendre la moindre initiative sans en référer à son capitaine, qui vociférait des ordres insensés. Tous s’escrimaient à manipuler les voiles, à déplacer les rondins et à tirer sur l’ancre sans savoir pourquoi. Et tous paraissaient heureux.

« Sans lui, que ferions-nous ? » lui répondit un jour un gabier. « Notre capitaine, il croit en quelque chose, on ne sait pas bien quoi, mais il y croit. Alors on l’admire et on le suit. » Et d’ajouter : « Plus la route est longue, plus ça nous va. De vrais marins n’ont rien à faire au port ! »

De Long, couvert de sa longue redingote d’où seuls dépassaient les bâtons lui servant de pieds, se tenait à l’avant du vaisseau. Anders ne ressentait pour lui aucune admiration particulière. Il considérait d’ailleurs tous ces hommes comme de gentils illuminés dont il était désormais préférable de se séparer. Son séjour à bord lui avait permis de se rétablir et de recouvrer sa volonté. Il souhaitait de nouveau se débrouiller seul et reprendre sa quête, car il était temps que les choses avancent. Seulement, des informations lui manquaient, des informations que seul le capitaine détenait. C’est pourquoi il s’avançait résolument vers lui, déterminé à en apprendre davantage.

- Capitaine… 

- Hum ?... T’es qui toi ? Tu veux quoi ?

- Capitaine… La fosse Carbonique, c’est pour bientôt, n’est-ce pas ?

- Ah, ah ! Et comment ! On repousse encore ces glaces, et on met à la cape ! Ah, ah ! Aucune glace ne m’a jamais résisté, rien, absolument rien ne peut entraver ma route : même le Tout-Puissant n’a pu me faire sombrer !

- Vous arriverez le premier et vous trouverez le passage, vous êtes le plus grand !

- C’est bien dit ! Hudson a deux siècles d’avance, mais je l’arrêterai ! Je l’arrêterai, sinon la colère du ciel sera terrible ! Terrible, abominable ! J’empêcherai ça. Que le diable me soit témoin : je l’empêcherai ! Et le Grand Tremblement, ce sera moi ! Moi, ce sera moi !

- Le Grand Tremblement ?

- Le vent, d’où vient le vent ?

- Rassurez vous, Capitaine, nous naviguons vent arrière, comme toujours.

- Vent arrière ?

- Oui, vent arrière ! 

- Mais c’est le grand largue qu’il faut, le grand largue ! Qui m’a donné un marin pareil ? Retourne immédiatement à ton poste ! Choquez à bâbord, bordez à tribord ! Barre à gauche, barre à gauche !

Anders n’obtint rien de plus du personnage, embarqué dans une nouvelle colère. Le jeune homme n’en savait pas davantage, mais l’importance de la fosse Carbonique se confirmait. C’est là-bas que résidait sa dernière chance de sortir, il en était convaincu. Le temps était venu de sauter à terre et de marcher en direction de la chaîne de Kroobs, cette chaîne de montagnes qu’il traverserait en quelques jours par le col Migratoire, tandis que la Jeannette mettrait un siècle pour la contourner ! Après il y avait le désert, puis les collines abritant un petit lac carré, et enfin l’entaille de la Fosse.

Mais, alors qu’Anders allait regagner l’entrepont pour y préparer son sac, un animal lui barra la route. C’était ce molosse noir à la gueule d’ours qu’il avait vu le jour de son arrivée à bord, et dont l’image effrayante était venue hanter ses nuits. Cette bête, personne ne lui en avait parlé, personne ne l’avait vue, mais elle était pourtant là, horrible, hargneuse, la sauvagerie dardant de ses yeux meurtriers. Le garçon poussa un cri d’effroi en se reculant…

- Qu’est-ce qui t’arrive ? Demanda Dunbar qui s’avançait vers lui.

Anders continuait de crier en suppliant qu’on l’épargne. Dunbar s’avança plus fermement.

- C’est moi, Dunbar ! Tu es à bord de la Jeannette, tout va bien !

De son œil unique, l’homme dévisageait Anders en l’interrogeant : « Tu as vu l’ourtin, n’est-ce pas ? Une bête noire, aux dents acérées, une chaîne en or autour du cou ? »

Anders se retrouvait face à Dunbar, le monstre s’était volatilisé.

- Oui… Oui…

- Tu as vu l’ourtin ! Personne ici hormis le capitaine et moi n’a vu l’ourtin : mauvais présage !

- L’ourtin ? Qu’est-ce que c’est ?

- Une bête fantôme, moitié ours, moitié mâtin. C’est le cauchemar du capitaine De Long, sa malédiction. C’est maintenant ton cauchemar : la malédiction s’est abattue sur toi !

- La malédic…

- Oui ! Celui qui voit l’ourtin voit la face sombre de son âme. De mauvais desseins t’habitent. Tu es venu ici non pour nous aider, mais pour te servir de nous. Seul compte ton objectif, ton ambition, et tu ne soupçonnes même pas le malheur dans lequel tu entraînes ceux qui t’ont accordé leur confiance. En choisissant d’affronter le Maelström tu as défié Dieu, comme jadis De Long l’a défié. Il croyait triompher du Pôle, et voilà où il nous a précipités ! En châtiment de son blasphème, le ciel l’a condamné à naviguer pour l’éternité, et nous avec. Il est maudit ! À ton tour, tu es maudit. L’ourtin est le messager du diable : sais-tu ce que signifie pour toi son apparition ? Cela veut dire que tu erreras à l’intérieur de la Terre jusqu’à la fin du monde ! Entends-tu ? Tu erreras, jusqu’à la fin du monde !

Anders se retrouvait face à une autre bête féroce : Dunbar. Mais cette fois, il dominait sa peur.

- Tu ne m’impressionnes pas, Dunbar ! C’est toi qui m’as envoyé l’ourtin. Tu es aussi halluciné que De Long, tu inventes des histoires de sortilèges pour effrayer les marins !

- Où vas-tu ?

- Je descends rechercher mes affaires, je m’en vais !

« Tu n’iras nulle part ! » rétorqua Dunbar avant de hurler, se tournant vers l’entrepont : « Branle-bas de combat, branle-bas de combat ! » Aussitôt, la coque du navire se mit à vibrer sous les talons de soixante marins qui sautaient de leur hamac, se précipitaient sur leurs armes et se bousculaient pour surgir. Anders n’avait plus le temps de récupérer son sac à dos. Alors, lançant à son délateur un regard brûlant de reproches, il conclut :

- Adieu, Dunbar.

Le misérable ne put retenir le vigoureux Anders qui se dégagea de l’étau de ses mains et bondit sur le garde-corps. Des cris montaient de toutes parts : « Il s’évade ! Arrêtez-le ! Ouvrez les sabords ! Aux canons ! ». Les marins s’entassaient sur le pont, en proie à une frénésie guerrière qui les rendait méconnaissables. Le cœur serré, Anders reconnaissait pourtant ses amis, Raymond, Noros, Bartlett, et même le lieutenant Chipp qui agitait son sabre en l’air. Il comprenait que ce n’était pas à lui qu’ils en voulaient, mais qu’ils étaient en proie à une hallucination collective, comparable à celle qui leur faisait penser qu’ils voguaient en pleine mer. Et le maître de ces hallucinations, c’était Dunbar.

Juché sur le garde-corps, Anders défia les marins qui tous s’immobilisèrent, effrayés à l’idée qu’il se jette dans l’eau glaciale. Le silence se fit. Dunbar s’époumonait pour qu’on l’attrape, mais les autres retenaient leur souffle. Anders se tourna vers l’océan, le magnifique océan polaire lisse comme un miroir, au fond duquel dérivaient des icebergs pareils à de grands immeubles blancs. Il sauta.

- Un homme à la mer ! Un homme à la mer !

Bouées et cordages pleuvaient inutilement. Anders courait, tournant le dos au navire et à ses hommes d’équipage qu’il ne reverrait jamais. À bord, il serait tombé sous l’envoûtement de Dunbar et de De Long, et sa vie aurait perdu toute singularité. Il ne pouvait pas se contenter de mirages. Freya était son cap et pour le suivre, il devait rester en prise avec le plus redoutable des adversaires : la réalité. Malédictions et visions de cauchemar ne parviendraient pas à le dérouter. Fort de la connaissance de ce qu’il devait accomplir, Anders reprenait sa liberté.

Quand il se fut suffisamment éloigné pour ne pas être touché par un quelconque projectile, Anders s’arrêta de courir, et se retourna. Plus de bateau. Dans la clairière s’étirait une brume incertaine d’où dépassaient les cimes dénudées des arbres, comme autant de mâts d’un navire improbable. Le jeune homme ne venait-il pas de s’échapper d’un rêve ? Un rêve traversé par un vaisseau fantôme et peuplé de marins égarés…

 

Anders et le Grand Tremblement  -  © Éditions BELIN, 2007. Tous droits réservés. En vente en librairie et à la FNAC.