Anders face au Maître du cristal

Extrait de Anders face au Maître du cristal -  © Éditions BELIN, 2006. Tous droits réservés. Illustrations Thibaud Guyon

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Chapitre 1 : Un filet au-dessus du vide
 
Chapitre 2 : Tracasseries administratives
 
Chapitre 3 : Enfin, un ami !
 
Chapitre 4 : Le vol du bodulon
 
Chapitre 5 : Samantha la sectaire
 
Chapitre 6 : À la merci de Nasias
 
Chapitre 7 : Anders se rebelle
 
Chapitre 8 : Tunnels de verre et conduits de carbone
 
Chapitre 9 : La vérité selon Valette
 
Chapitre 10 : Une intervention empanachée
 

Chapitre 4 : Le vol du bodulon

— Désormais, appelle-moi Minodas, c’est le nom qu’utilisent mes amis. Je vais te conduire auprès de celui que tu recherches, mais pour cela, il va falloir un moyen de transport. Tu sais que j’étais aviateur, n’est-ce pas ? Alors fais-moi confiance, suis mes consignes à la lettre et il ne t’arrivera rien…

De Curville – Minodas – sortit son canif et entailla une racine qui longeait le mur. De l’incision coula un liquide translucide qui, si on se frictionnait les mains avec, produisait une mousse très collante.

— Dès que tu sens que tes mains vont adhérer entre elles, sépare-les, et répartis la mousse entre tes paumes et l’intérieur de tes pieds. Ensuite, suis-moi. Ah ! Autre chose : ne regarde jamais en bas. Le paysage est si prodigieux qu’il te captiverait et te ferait perdre l’équilibre. Pareil lorsque tu piloteras le bodulon : ne me quitte pas des yeux, suis scrupuleusement ma route, et ne te penche jamais !

L’homme s’allongea au bord du précipice. Il passa ses mains couvertes de sève moussante sous le dévers, glissa son buste, son bassin, puis adhéra complètement à la voûte à l’aide de ses jambes. Incroyable ! Il marchait à quatre pattes à l’envers, collé au plafond comme une mouche ! Anders était excessivement tendu, ses genoux tremblaient… En dessous, monts, arches et colonnes multicolores s’enlaçaient somptueusement, noyés dans un captivant bain de lumière.

— Ne regarde pas en bas ! Tu n’as rien à craindre, la glu adhère parfaitement. Place tes mains comme je l’ai fait, les pieds suivront. N’as-tu pas confiance en ton ami Minodas ?

Le garçon ferma les yeux en avançant ses mains à tâtons sous le dévers. Soudain, elles se fixèrent à la paroi. Il essaya d’ajouter ses jambes, mais les présentant mal, il glissa, et se retrouva brutalement suspendu par les paumes au-dessus du vide !

— Allons ! Colle-toi correctement et suis moi, nous avons de la route devant nous !

Le manège dura au moins trois heures. À faire la mouche, Anders était épuisé, ses articulations tiraient de partout et les muscles de son cou, à force de retenir la tête en avant, étaient tétanisés. Minodas, familier de l’exercice, ne paraissait pas éprouver ces désagréments.

— À présent, inverse ta position, place tes pieds en premier : on descend !

Effectivement, le plafond marquait un angle vers le bas.

— Nous allons suivre une falaise renversée. Le pays où nous nous trouvons est constitué de diamant, de rubis, de saphir et d’une quantité d’autres gemmes. Il a une forme d’œuf couché. La Mirurgie par laquelle tu es arrivé n’en est que la surface ; le Gouffre des éponges est la principale ouverture. C’est comme une géode tapissée de cristaux dont nous visiterions l’intérieur ! Maintenant que nous descendons et que ta position est plus confortable, je vais te donner quelques recommandations pour le vol.

Minodas exposa les règles de base du pilotage du bodulon hirsute, espèce de bourdon géant d’origine inexpliquée. L’insecte est peu agressif mais assez stupide, aussi faut-il empoigner les poils fermement pour se faire obéir. Des coups de talon dans l’abdomen peuvent aider. Dès que le vol commence, la communication par la voix est suspendue à cause du vrombissement assourdissant, ce qui rend nécessaire le recours à un code gestuel.

Les deux explorateurs, qui descendaient maintenant presque à la verticale, arrivèrent devant une série d’orifices semblables à des entrées de terriers. Devant chaque orifice s’étaient formées des sortes de concrétions sur lesquelles il était possible de tenir debout. Anders et Minodas se positionnèrent chacun devant un trou puis se nettoyèrent les mains pour qu’elles cessent de coller. L’aviateur, dos au mur, frappa du poing contre la paroi pour attirer l’attention de la bête, et invita son compagnon à en faire autant.

— Maintenant, écarte bien les jambes et observe-moi. N’enfourche pas le bodulon dès qu’il sort la tête, il te pousserait et te ferait tomber. Attends qu’il se présente entièrement et à l’instant précis où il déplie les ailes, saute dessus et serre les mollets ! En cas d’urgence, tire sur une antenne.

Ces explications donnaient des sueurs froides au pauvre Anders que les circonstances chahutaient sans ménagement. S’il avait su le métier d’aventurier aussi exigeant et dangereux, jamais il ne l’aurait choisi ! Chuter dans un gouffre sans fond, faire tour à tour du patin à roulette sur une toile d’araignée, marcher au plafond comme une mouche et chevaucher un bourdon géant, avait de quoi déstabiliser l’explorateur le plus chevronné. D’autant plus que ces exercices devaient être réalisés à la perfection sans aucun entraînement préalable. Anders n’osait même pas imaginer à quoi pouvait ressembler la monstrueuse bestiole à laquelle il allait bientôt confier sa vie.

— Tu entends gratter ? Il arrive !

Un crissement léger se faisait effectivement entendre, comme si des griffes frottaient une vitre.

— Tiens, avant que je n’oublie, attrape mon masque, il te protégera les yeux du vent. Maintenant attention, observe bien comment je m’y prends !

Une tête noire et boursouflée, portant deux yeux gros comme des pastèques, mandibules en avant, apparut entre les jambes de Minodas. L’orifice était tout juste assez grand pour le corps, ventru et poilu à souhait. Anders grimaçait de terreur et de répulsion. L’insecte affreux se dégageait, alors que ses ailes veinées comme une feuille de châtaignier frottaient les jambes de l’homme tout en se déployant.

— Attends… Attends… Maintenant !

À l’instant précis où le monstre écarta les ailes, l’aviateur l’enfourcha, enveloppant l’abdomen de ses jambes et saisissant les poils des deux mains. La bête, déséquilibrée, piqua de l’avant, mais redressa aussitôt en lançant le moteur de ses voilures, avec un bruit accéléré de moissonneuse-batteuse. Bien que persuadé que l’aviateur allait s’écraser, tant l’insecte lui semblait lourd et incontrôlable, Anders le vit revenir vers lui, tenant le bodulon d’une main et lui faisant signe de l’autre.

Terrifié, le pauvre garçon ne comprenait rien aux signes de Minodas, quand tout d’un coup, il prit conscience du masque qu’il tenait entre ses doigts et qu’il devait de toute urgence enfiler. Il le plaçait sur ses yeux lorsqu’il sentit une texture bizarre lui frotter les jambes. Il s’agissait des antennes qui se déployaient, suivies des yeux cauchemardesques, et de gerbes de poils noirs, longs et drus, presque aussi durs que des aiguilles. Son cœur battait à cent à l’heure. Le masque lui couvrant la moitié des yeux, il distinguait à peine la masse qui glissait sous lui ; il lui sembla que le monstre allait se jeter dans le vide et l’entraîner dans sa chute. Alors, sentant passer son unique chance de survie, il se précipita sur la chose, laquelle bascula en avant ! Anders s’agrippa à ce qu’il put, ballotté de gauche à droite, tourbillonnant dans la plus complète confusion, emporté par la vrille frénétique du bourdon qui chutait… Il s’était accroché à une aile !

Le garçon fit preuve de sang-froid. En pleine chute, il attrapa de ses jambes une patte de l’animal, projeta son bras de l’autre côté du thorax, saisit des poils et se redressa d’un coup de reins, libérant l’aile que son poids paralysait. Le bobulon relança aussitôt la machine, reprit le contrôle de la direction et parvint à rejoindre son confrère piloté par Minodas. En se préparant à visiter l’intérieur de la Terre, Anders s’était entraîné à l’escalade, à la plongée et à la spéléologie, absolument pas au pilotage. Avant sa malheureuse expérience avec Guilbaud, il n’était même jamais monté dans un avion !

Arcs, pics et facettes du paysage défilaient à n’en plus finir, révélant les corps prismatiques de cristaux gigantesques et somptueux, multicolores et étourdissants, capables de couvrir des pays entiers et de faire exploser la lumière en myriades de scintillements. Frôlant des corniches de cornaline, ils débouchèrent sur une majestueuse cité de citrine, reconnaissable à ses hérissements d’érythrite et à ses tours hyalines de tourmaline. À califourchon sur son bolide, Anders avait pris goût à l’aventure, envoûté par le décor et s’amusant de l’influence d’un coup de talon sur la vitesse, ou d’une torsion d’antenne sur l’inclinaison. Quel voyage fabuleux !

Brusquement, Minodas piqua du nez en direction d’une vaste étendue d’eau. Réfléchissante comme un miroir, l’eau semblait balayée par les irisations d’une pluie de soie, par le rideau féerique et mouvant d’une chevelure d’ange. En s’approchant, le rideau apparut pour ce qu’il était réellement : une forêt de lianes. Il s’agissait des racines des éponges géantes descendues puiser l’eau de leur sève dans le ventre de la terre.

Le faisceau végétal était si dense que dès qu’il s’y engagea, Minodas y disparut. Anders dut saisir les commandes de son bodulon pour le rattraper et s’assurer de ne plus le perdre. Mais quelles secousses ! Ballotté de gauche à droite pour éviter les obstacles, le garçon abandonna la direction pour s’agripper et ne pas se faire éjecter. Heureusement, son bolide à poils s’en sortait plutôt bien, ne se laissant jamais distancer par son devancier sans rattraper aussitôt l’écart. Soudain, alors que le réseau de lianes semblait s’éclaircir, certaines d’entre elles se mirent à s’agiter en fouettant l’air ! Dès que l’une cinglait sa voisine, cette dernière lui répondait, imitée par toutes celles qui se trouvaient autour. Il en résultait un chahut terrible qui aurait sectionné les ailes du bodulon qui s’y serait trouvé mêlé. Minodas fit demi-tour pour s’approcher d’Anders et lui faire signe de voler très près, puis descendit pour raser la surface de l’eau, là où l’agitation des lianes était moins vive et où, surtout, il était possible de l’anticiper par l’apparition d’ondes ou de clapots.

Encore une fois, quel spectacle étrange, fascinant et dangereux ! À la surface de l’eau, trempaient des milliers de racines spongieuses tombées du ciel. Ça et là, une tige convulsive fouettait l’air avec violence, barrant la route aux pilotes, répandant la confusion dans les rangs, et semant le tumulte sur l’eau calme. À plusieurs reprises, un bodulon manqua d’être touché, et il fallut changer de direction ou d’altitude ; un moment, Anders se perdit, et ne put retrouver son guide qu’en s’engageant dans un défilé entre deux murailles de racines combatives.

Enfin, le décor s’ouvrit à nouveau : le lac s’arrêtait. Minodas s’était posé sur la plage et avait mis pied à terre. Anders explosa de joie : tous deux avaient échappé au danger ! Il posa lui aussi son bodulon, lequel, en cessant d’agiter les ailes, permit au silence de reprendre ses droits.

— Minodas, quelle aventure ! J’ai bien cru que nous ne nous en sortirions pas !

— Oh ! Quelques lianes qui se chamaillaient. Aussi peu d’eau pour tant d’éponges, il faut les comprendre.

— Des lianes chamailleuses ?

— Oui, mais ne nous en mêlons pas, ce ne sont pas nos affaires !

— Et nos bourdons, à qui l’on doit d’avoir voyagé si vite, peut-on les piloter encore ? En définitive, c’est plutôt amusant…

— Les pauvres ont assez travaillé pour aujourd’hui. Du reste, ils sont trop lourds pour décoller du sol. Ils vont devoir marcher à travers la plaine jusqu’à une hauteur d’où ils pourront s’élancer et rejoindre leur nid.

C’est un fait que les bodulons hirsutes se mirent en route, soulevant lourdement leurs pieds malhabiles sans bien savoir s’orienter, puisqu’ils n’optaient pas pour la même direction.

— Alors nous aussi, nous allons marcher ?

— Oui, mais pour peu de temps. Regarde là-bas, cette triste falaise de diamant. Rien que de très banal, me diras-tu. Pourtant, elle cache en son ventre un trésor inestimable : le temple de Nasias !

— Le temple de Nasias ?

— Oui ! Intégralement construit avec du calcaire ! Tu ne me crois pas ? Personne ne le croit avant de l’avoir vu : les murs, les voûtes, les piliers, tout, absolument tout est en pierre calcaire !

Les yeux de l’homme brillaient de fascination. Pour éviter d’exposer son ignorance, Anders s’abstint de toute remarque. C’est en réfléchissant qu’il comprit que le calcaire, qui est une roche sédimentaire, devait être excessivement rare à l’intérieur du globe. Il y est peut-être même inexistant, ce qui signifie que toutes les roches qui servirent à l’édification de ce temple furent extraites à proximité de la surface. Preuve, donc, qu’il existe un couloir.

Pour ne pas manquer la chance qui allait se présenter à lui de remonter à la surface, Anders prit soin de s’informer du mieux possible auprès de Minodas. Ce dernier lui fit notamment remarquer que le sol qu’il foulait, et qu’il croyait être du sable, était composé de poussière d’élytre, de pollen spongieux, de cristal de bore et de cendre d’or. Les montagnes vers lesquelles ils se dirigeaient, abruptes et acérées comme des prismes, étaient d’une transparence telle qu’on y distinguait déjà, et de très loin, le temple opaque qui se logeait en leur cœur. Le monument était pris dans une masse de verre qui le rendait visible mais inviolable. S’approchant, Anders distingua tours, colonnes, arc-boutant et flèches, l’édifice ayant de très vastes proportions, quoique minuscule comparé au massif de diamant qui l’emmurait.

— Allons-nous traverser la montagne pour rejoindre le palais ?

— C’est du diamant, mon ami ! Aucune matière n’est plus dure que le diamant. Impossible de le creuser, ni même d’y faire une brèche !

— Pourquoi avoir construit un tel édifice si c’est pour en interdire l’accès ?

— Pour le protéger ! Tel qu’est placé le temple, chacun peut l’admirer mais seuls les initiés peuvent le pénétrer.

— Initiés à quoi ? Et comment m’y ferez-vous entrer si je ne suis pas initié ?

— Là est le problème. Le temple est réservé aux Excellents. Tu n’es pas encore un Excellent car tu n’as pas été instruit, mais je suis persuadé que tu as la capacité de le devenir, et c’est une capacité rare. Si les jeunes hommes tels que toi étaient plus nombreux, il serait simple de faire triompher l’amour et la fraternité. Au lieu de cela, nous devons lutter pour continuer d’exister dans ce monde impur et dangereux, et réserver la connaissance aux seuls Excellents.

— Faites-moi entrer, présentez-moi comme votre disciple !

— Pour cela, je dois avoir une confiance absolue en toi. Tu dois t’engager à suivre le chemin de la Vérité. Tu dois me suivre, inconditionnellement.

— Inconditionnellement ?

— Oui. Sans une confiance totale, il ne peut y avoir de transfert du fluide spirituel. Il ne peut y avoir d’ouverture à la Vérité.Thibaud Guyon

— Est-ce si important, la vérité ?

— C’est bien pour elle que tu as quitté ton pays, non ? Pour connaître la vérité sur notre disparition !

— D’accord, Minodas, je vous suis. Mais où m’emmenez-vous, puisqu’il n’y a pas de porte à travers la montagne ?

— L’entrée est cachée car nous devons nous préserver des impurs. Toi qui es en quête, tu trouveras le passage.

Loin d’éclaircir son esprit, les propos de Minodas l’embrouillaient. Il n’était plus question de rencontrer Amundsen, mais de devenir un Excellent pour accéder à la vérité… Sans doute était-ce une étape obligée, rencontrer le héros nécessitant d’apporter la preuve de ses qualités. Anders en était là de ses réflexions lorsqu’il sentit le sol se dérober sous ses pieds. Poussières d’élytres, pollens spongieux, cristaux de bore et cendres d’or s’affaissèrent d’un coup, l’ensevelissant dans les ténèbres.
 

Anders face au Maître du cristal -  © Éditions BELIN, 2006. Tous droits réservés. En vente en librairie et à la FNAC.