Anders au coeur de la Terre

                 Anders au coeur de la Terre -  © Éditions BELIN, 2005. Tous droits réservés.            

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Chapitre 1 : Le secret du terrifiant entonnoir
 
Chapitre 2 : Avis de tempête
 
Chapitre 3 : Premiers pas dans l’inconnu
 
Chapitre 4 : L’enseignement de Fjordur
 
Chapitre 5 : John au sourire triste
 
Chapitre 6 : La ville des fous et des baleines
 
Chapitre 7 : Ho, ho ! Blosse-ville !
 
Chapitre 8 : Dans l’oreille de Babalou
 
Chapitre 9 : Au pays des miroirs et des éponges
 
Chapitre 10 : Un matin, au printemps

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Chapitre 1 : Le secret du terrifiant entonnoir

Le soleil ne descendait même plus sous l’horizon. Il faisait semblant de se coucher et, passé minuit, recommençait à s’élever dans le ciel, unissant le soir au matin sans laisser à la nuit la moindre place. Voilà le phénomène du jour permanent tel qu’il se manifeste en été au-dessus du cercle polaire ; les habitants du nord de la Norvège qui le connaissent pourtant bien s’en émerveillent toujours. Ce soir là, Fridtjof, le vieux marin du village de Stamsund, avait accompagné son petit-fils jusqu’à l’extrémité sud de Moskenesøy, la dernière île de l’archipel des Lofoten. L’homme et le garçon s’étaient assis sur un rocher, le canot amarré en contrebas tanguant doucement sous l’effet du clapot. En face d’eux, alors que l’océan s’étendait à perte de vue, deux excroissances rocheuses dentaient l’horizon : Røst et Værøy.

-  Tu vois, ces îles sauvages, nul pêcheur ne s’y est jamais installé, seul les oiseaux ont accès à leurs falaises. Sais-tu pourquoi ?

- Bien sûr, répondit Anders, c’est à cause du Maelström ! Le Maelström est le courant dangereux qui circule entre le cap où nous nous trouvons et les rochers de Røst et Værøy.

- Exactement ! Tu es du pays, chacun ici connaît le Maelström. C’est pour éviter de le traverser que les pêcheurs ne se rendent pas à ces îles. Ils les regardent de loin, comme nous ! Cependant, la vitesse de ce courant ne dépasse guère huit nœuds même pendant les grandes marées, et tout bon marin sait à quel moment il peut le traverser sans risques.

- C’est vrai, vu d’ici, le courant n’a rien d’inquiétant. Alors pourquoi dit-on du Maelström qu’il est si terrible, que ses tourbillons peuvent engloutir des bateaux entiers ?

- Tu poses la bonne question, Anders, tu es un garçon intelligent ! C’est pour y répondre que je t’ai emmené ici, car le temps est venu pour toi de savoir. Ton père t’a dit que j’avais un secret, n’est-ce pas ?

- Oui, bien sûr ! Il prétend même que c’est à cause de ce secret que tu as cessé de naviguer.

- T’en a-t-il dit davantage ?

- Il raconte que ça s’est passé au lendemain d’une tempête, et que depuis tu es devenu un peu fou !

Fridtjof se mit à rire.

- On qualifie souvent de fou l’homme qu’on ne veut pas écouter ! Ton père n’a jamais compris la mer : s’il a préféré devenir banquier plutôt que pêcheur, tant pis pour lui ! Il ne saura pas le secret.

Anders était avide de connaissances, son grand-père était pour lui un modèle. Au mois d’avril, alors que la neige recouvre encore les pentes, il lui faisait partager la vie des pêcheurs de morue dans les ports construits sur pilotis, tandis que l’été il l’emmenait dans les montagnes rassembler les moutons ou dans les fjords pêcher à la traîne. Mais jamais, malgré les requêtes incessantes de l’enfant, il ne l’avait conduit au large avec son bateau. Le vieil homme ne s’écartait pas des côtes de plus de quelques milles. À ceux qui riaient de lui et prétendaient qu’il avait peur, il répondait « oui, j’ai peur, mais uniquement de ce qu’il y a de plus effrayant au monde ! Si quelqu’un se sent plus courageux que moi, qu’il monte à bord et m’accompagne, mais qu’il ne s’attende pas à revenir ! » Personne n’avait relevé le défi ; ce que Fridtjof craignait demeurait pour chacun un mystère, et rien n’inquiète autant un marin que le mystère.

- À moi, Grand-père, tu vas le dire le secret ?

- Oui. Je me fais vieux, il faut qu’après moi quelqu’un sache. Et puis, toi au moins tu écoutes, tu es courageux et tu sais tenir ta langue. Et surtout, tu aimes la mer.

L’homme ne regardait plus Røst et Værøy au sud, mais fixait l’horizon au large, plein ouest. Enfin, le visage tendu, il se tourna vers le jeune garçon.

- Le courant qui passe devant nous n’est qu’un aimable ruisseau, il n’est rien comparé au véritable Maelström ! On a transformé des témoignages authentiques en légende pour faire croire que le grand Maelström n’était qu’une invention, qu’on ne le trouvait pas ailleurs que dans l’imagination des fabulistes et des matelots ivres ! C’est une duperie ! Car il existe, je te l’affirme, il existe bien le tourbillon du diable, l’effroyable entonnoir !

Anders regardait son grand-père avec des yeux énormes. Le vieux pêcheur n’avait pas besoin de l’entendre parler pour comprendre sa question.

- Oui, petit, je l’ai vu ! Et je suis probablement l’unique marin à lui avoir échappé.

Questionnant son grand-père, Anders n’obtint de lui aucun récit de sa lutte contre le gouffre océanique. L’homme, comme marqué du sceau de la terreur, répondait : « Ne t’interroge pas sur le Maelström, défends-toi de l’imaginer, il viendrait hanter tes nuits comme il hante les miennes ! » Fridtjof savait qu’en livrant son secret il prenait un risque pour Anders dont il connaissait le tempérament volontaire et passionné. Il avait mûrement réfléchi sa décision de parler, et maintenant que la curiosité de l’enfant était avivée, il devait la satisfaire. « Ne pense plus au Maelström, répétait-il, ce n’est pas cela qui est important ! Ecoute plutôt l’histoire que je vais te raconter. »

Cette histoire n’avait aucun rapport avec des tourbillons marins, Anders était déçu. Cependant, assis dans le canot sur le chemin du retour, il avait tendu l’oreille à ce que lui relatait son grand-père, qui avançait doucement pour que le bruit du moteur ne couvre pas sa voix. Fridtjof se référait à un événement dramatique dont tous les enfants norvégiens ont entendu parler à l’école : la perte du dirigeable Italia.

La Norvège compte de nombreux héros de l’exploration polaire. Le plus célèbre parmi eux, Roald Amundsen, a traversé le passage du nord-ouest entre les îles de l’Arctique canadien, puis a été le premier homme a atteindre le pôle Sud, le 14 décembre 1911, devançant de quelques jours l’anglais Robert Scott. Plus tard, en 1926, l’explorateur fit appel au dirigeable construit par l’italien Umberto Nobile, qu’il baptisa Norge – Norvège – pour réaliser le premier survol du pôle Nord. Cette expédition fut un succès, mais ne satisfit pas Nobile qui estimait que la gloire aurait dû revenir à l’Italie, et en conséquence organisa une nouvelle expédition deux ans plus tard, sans Amundsen, à bord du dirigeable baptisé cette fois du nom de son pays : Italia.

Nous sommes le 23 mai 1928. Nobile et son équipage de quinze hommes comprenant mécaniciens, opérateurs radio, scientifiques et journalistes décollent de la baie du Roi, au Spitzberg. En quelques heures, le dirigeable atteint le pôle Nord qu’il survole, mais sur la route du retour, le temps se gâte, le gouvernail ne répond plus et l’appareil se met à piquer de l’arrière : la catastrophe est imminente. La cabine de pilotage heurte violemment la glace, dix hommes sont éjectés, puis le vent repousse le dirigeable qui prend de nouveau de l’altitude. Les six hommes restés à bord lancent dans la précipitation à leurs camarades tombés sur la banquise une tente, un poste de T.S.F. et des vivres. L’Italia s’élève dans le brouillard et disparaît. Nul ne le reverra, pas plus que ses passagers.

Umberto Nobile et ses compagnons rescapés se retrouvent seuls au cœur d’un océan gelé. Leur unique fortune réside dans le poste radio qui, par chance, fonctionne encore, et leur permet de lancer un appel de détresse. Apprenant la catastrophe, la Norvège, la Finlande, le Danemark, les Etats-Unis et l’Union soviétique engagent en commun des opérations de secours à l’issue desquelles Nobile et sept hommes sont sauvés. Au même moment, Roald Amundsen, qui tient à participer aux recherches, reçoit l’hydravion que la France met à sa disposition. Le 18 juin, l’explorateur et les cinq membres d’équipage s’envolent en direction de l’océan glacial pour porter secours aux italiens imprudents. Ils ne rentreront jamais.

Un goéland marin avait suivi le canot jusqu’à la minuscule crique qui lui servait de port d’attache. Comme aucune plage ne permettait un accostage facile – les rives des Lofoten sont faites de rochers plus que de sable – Fridtjof avait construit un ponton sur des pieux enfoncés dans la vase, et qui rejoignait sa maison elle-même bâtie sur pilotis. Il s’agissait d’une petite maison en bois rustique peinte en rouge, semblable aux rorbus traditionnels des pêcheurs. Non loin de la mer, des piquets disposés en ligne servaient à suspendre les morues afin qu’elles sèchent au vent et au soleil. Une fois séchés, les poissons rangés dans le sel se conservaient de longs mois.

- Pourquoi m’as-tu raconté cette histoire, Grand père ? Quel est le rapport avec le Maelström ?

Le vieil homme montait sur le ponton et attachait le canot juste derrière l’Isbjörn, son bon vieux bateau de pêche. 

- Sois patient ! Allons dans la bergerie voir s’il reste assez de fourrage pour nourrir les moutons.

Anders ne comprenait plus rien ! Fridtjof n’était-il pas un peu fou, comme lui disait son père ? Toute cette histoire pour en arriver là, aux moutons ! Lorsque son grand-père avait cessé de pêcher, il y a une dizaine d’années, il avait quitté son village de Stamsund pour s’installer sur la côte la plus isolée de Moskenesøy, et y avait entrepris l’élevage des moutons. Derrière les séchoirs à morues, la bergerie servait à stocker le foin et à protéger les animaux des intempéries.

La bâtisse était partagée en deux compartiments, l’un pour les bêtes, l’autre pour le foin qu’Anders avait toujours vu là entassé en vrac, et dans lequel son grand père lui défendait de jouer. En entrant, Fridtjof saisit un bâton et l’employa pour sonder le fourrage, ce qui n’aboutit à aucun résultat jusqu’à ce qu’un bruit de métal creux se fasse entendre.

- Il est là, petit, tu peux fouiller !

Anders regarda un instant son grand-père dont les yeux s’entouraient d’une tendre malice, puis se précipita dans le foin dont il écarta d’amples brassées avant de découvrir une surface métallique lisse.

- C’est quoi ?

- Fouille encore, petit, dégage-le complètement !

D’un geste il venait de découvrir une inscription sur le côté du mystérieux objet : Latham. Que pouvait bien signifier ce mot ? Latham, Latham… L’objet mesurait environ deux mètres de long ; Anders dut répandre du foin dans toute la bergerie pour le dégager entièrement.

- On dirait un flotteur…Un flotteur d’hydravion ?

Fridtjof sourit, fier de son petit-fils.

- Oui, tu as deviné, il s’agit d’un flotteur d’hydravion. Peux-tu maintenant me dire ce que signifie Latham ?

- C’est… son nom, peut-être, le nom de l’avion ! Ou celui de son constructeur.

- En effet, ce nom est celui de l’appareil, il vient de René Latham, qui est l’un des pionniers de l’aviation en France. Tu as devant toi le second flotteur de l’hydravion qui s’est inexplicablement évaporé en 1928 avec à son bord le grand Amundsen. L’autre flotteur a été retrouvé en mer par un bateau de pêche quelques mois après la perte de l’appareil.

Anders restait muet de stupeur. Roald Amundsen est un personnage de première importance, peut-être l’homme qui contribua le plus par ses exploits à faire connaître la Norvège dans le monde. Les circonstances de sa disparition ont toujours été une énigme pour les historiens. Anders pouvait toucher de ses mains quelque chose que nul autre que son grand-père et lui désormais connaissait l’existence, et qui était frappé à la fois par la légende et par la tragédie.

- Pourquoi n’as-tu pas montré ce flotteur à tous, c’est une découverte incroyable, tu aurais été célèbre ! 

- On m’aurait pris pour un charlatan et on m’aurait enfermé dans un asile ! Cet objet encombrant a peu de valeur en lui-même, mais il témoigne d’un secret infiniment plus vaste que celui de la disparition de Amundsen ! Si j’en avais parlé, on m’aurait demandé où je l’avais trouvé. Qui alors m’aurait pris au sérieux ? Je l’ai repêché le jour où j’ai manqué de me faire happer par l’Entonnoir. Le tourbillon diabolique peut engloutir un paquebot et le conserver dans ses entrailles un demi-siècle avant de le recracher en morceaux. C’est ce qui est arrivé au Latham. Car voilà la vérité : Amundsen et ses compagnons ont été avalés par le Maelström !

Le garçon sentit un frisson le traverser. Il s’imaginait la scène, la tourmente, les champs électriques qui brouillent les instruments, la chute incontrôlable de l’hydravion contraint à un amerrissage de fortune, puis le courant qui s’accélère, décrit des cercles concentriques tandis que la mer se met à pencher, et que l’appareil ne peut rien contre sa descente dans l’abîme ahurissant, dans le ventre abyssal de l’océan noir et hurleur… Le vieil homme saisit l’enfant par les épaules.

- Ne pense pas au Maelström, mon fils, n’y pense pas ! Chasse les idées noires et les tourbillons ! C’est ce qu’il y a au-delà qu’il faut voir, c’est dans l’après qu’il faut croire !... Le Maelström n’est qu’une porte, il n’est qu’un passage : regarde !...

Devant l’enfant bouleversé, Fridtjof empoigna une extrémité du flotteur. « Aide-moi à le retourner ! » lui lança-t-il pour le sortir de sa torpeur. L’objet bascula, laissant apparaître sur son flanc un texte vraisemblablement gravé dans le métal avec un couteau.

- Ce qui est écrit ici a de quoi remettre en question l’ensemble de nos connaissances scientifiques. Tu as devant toi la clef qui pourrait faire entrer l’humanité dans une nouvelle ère. Lis !

Anders s’agenouilla devant l’inscription qu’il se mit à déchiffrer à voix haute.

Orage très violent. Chute faramineuse. Pays inconnu. Hommes restés dans la nacelle de l’Italia sains et saufs. Aucune trace de Nobile. Remontons dès que possible.

R. Amundsen

- Amundsen n’a pas péri. Il a gravé ce message et repoussé le flotteur dans les eaux internes comme on jette une bouteille à la mer. Il a fallu attendre soixante ans pour que ce message remonte à la surface à l’occasion d’une nouvelle fureur du Maelström. Le Maelström se déclenche de façon imprévisible, à la manière d’une éruption volcanique, et n’apparaît jamais deux fois au même endroit. Voilà pourquoi il est indétectable, et bien rares ceux qui l’ont vu qui sont encore là pour en témoigner ! Mais le Maelström n’est rien d’autre que la porte qui conduit à un nouveau monde. Amundsen est entré dans ce monde, et il y a retrouvé les naufragés de l’Italia que l’on donnait eux aussi pour morts simplement parce qu’ils avaient disparu de la surface de la planète. Ce message est la preuve que la Terre est creuse, Anders. Oui, la Terre est creuse, et habitable intérieurement !

Anders au coeur de la Terre -  © Éditions BELIN, 2005. Tous droits réservés. En vente en librairie et à la FNAC.

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