Enfouissement

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Extrait de l'ouvrage "Résistez! Les vraies raisons de luter, les outils pour se faire entendre", par Emmanuel Hussenet - Village éditions.

Introduction :

Il n’y a pas si longtemps, on imaginait envoyer tout ça dans l’espace. Une confiance inébranlable dans le progrès humain via la science et la technologie, qui nous venait, paraît-il, du siècle des Lumières, nous avait convaincus que tout problème trouverait un jour sa solution par le génie humain. Ce positivisme naïf qui se croyait visionnaire tenait une place de premier choix dans le dictionnaire des idées reçues des années 1970 : pour l’an 2000, on irait en vacances sur la Lune, et on enverrait les déchets chimiques et nucléaires qu’on ne sait pas retraiter sur Mars… Jusqu’au jour où la science aurait suffisamment progressé pour aller les rechercher afin d’y puiser de nouvelles ressources énergétiques !

Revenons sur Terre. Tout ce qui a changé depuis les années 1970 en matière de déchets dont on ne sait plus quoi faire, c’est qu’on leur a trouvé un nom : les « déchets ultimes ». Entendez par là tout ce qui a pris une forme chimique telle qu’on ne peut plus la modifier. On trouve évidemment au premier rang de ces résidus intraitables les déchets nucléaires, suivis des déchets chimiques divers, en particulier les filtres qui ont servi à décontaminer les fumées des usines d’incinération ou les eaux usées des unités de fabrication de produits chimiques. Il ressort de ces filtres un concentré irréductible de substances hautement toxiques. Cela dans le cas, bien entendu, où ces substances sont recueillies : bien souvent, chlore, plomb, PCB, furanne ou dioxine sont simplement dispersés dans la nature sous forme liquide, cendreuse ou gazeuse.

L’espace n’est plus l’avenir de l’homme. Cela fait vingt-cinq ans que la NASA n’a rien fait d’autre que d’envoyer quelques boy-scouts en orbite. Les déchets qui sont sur Terre vont encore y rester un moment. La solution spatiale n’étant ni réaliste, ni économique, plutôt que de se creuser la tête pour envoyer des choses en l’air, on va creuser des trous pour les y enfouir. Faire des trous, ça, on connaît ! Ce n’est novateur pour personne, sauf si on les creuse plus profonds que d’habitude. Il y a encore des records à battre en la matière : quelle nation aura bientôt le site d’enfouissement nucléaire le plus profond du monde ? La Belgique, la Suède, les États-Unis ? Les paris sont ouverts, et les regards qui jadis se tournaient vers les étoiles, plongent à présent dans le sous-sol. On a les rêves de son temps.

Le plus troublant dans ces histoires de déchets ultimes, c’est qu’on se pose toujours à leur propos la même question, c’est-à-dire : mais qu’est-ce qu’on va bien pouvoir en faire ? Il ne semble venir à l’esprit de personne – du moins au sein des instances décisionnaires – de se demander si ce ne serait pas plus judicieux d’essayer de ne plus en produire. Sans doute parce que la simple idée de ne plus en créer impliquerait un recul vis-à-vis de ce sacro-saint progrès dont le culte, à défaut de périr par lui-même, risque fort de nous tuer tous un jour ou l’autre.
 

On enterre et on oublie

Vu de près, un site prévu pour l’enfouissement, ça n’a rien d’effrayant. Quelques kilomètres de grillage avec, au milieu des baraquements, deux ou trois tas de cailloux, du matériel de chantier et un poste de veilleurs de nuit. Ça ne fait pas vraiment de bruit, ça ne fume pas, ça n’explose pas, et le visiteur y est le bienvenu. Il apprendra là un tas de choses en matière de physique et de géologie, et les plus chanceux auront le droit de voir le trou. Curieusement, les sites d’enfouissement sont toujours placés en rase campagne, dans des petits pays ruraux et économiquement insignifiants dont 99 % de la population nationale n’a jamais entendu parler. On n’enterre pas à Nanterre, Rennes ou Strasbourg. Non, on ne mêle pas l’enfouissement à la notoriété de lieux publics. On préfère l’anonymat d’une commune qui n’aura jamais rien à perdre à ce qu’on parle d’elle, même à propos des poubelles.

Chat échaudé craint l’eau froide. Très en vogue avec la question des déchets nucléaires et, depuis juillet 2002, l’interdiction de la mise en décharge des déchets industriels ou domestiques non traités, la solution de l’enfouissement ne reçoit pas les faveurs d’un public qui, trop souvent, a eu l’impression d’être floué. Écarté des décisions, il se découvre aujourd’hui première victime de sa crédulité ; parce qu’il a bien voulu croire experts, industriels et politiques, le voilà confronté à des contraintes, des nuisances et des dangers auxquels il ne s’attendait pas. Que le passage de l’autoroute dévitalise sa commune, il ne pouvait pas le croire : on lui avait promis le contraire. Que des gens puissent mourir d’avoir trop longtemps travaillé en contact avec des matériaux toxiques, personne ne lui en avait parlé, alors même que le danger de ces matériaux était connu. Idem pour les conséquences désastreuses pour l’eau et le sol de l’élevage industriel, pour les répercussions sur le tourisme et la vie quotidienne des installations électriques aériennes ou pour l’usine d’engrais qui se transforme en boule de feu. Alors, l’enfouissement, aujourd’hui, ça passe mal. Le « on enterre et puis on oublie » ne parvient pas à convaincre.

Pourtant, la responsabilité dans ces affaires n’est pas seulement celle des industriels et des pouvoirs publics qui n’ont jamais vraiment eu pour culture la transparence. Malgré leur tendance naturelle à préférer s’arranger entre eux, ces derniers font de plus en plus d’efforts en matière d’information et de consultation du public. Ces déchets qu’il est aujourd’hui jugé préférable d’enfouir ne sont pas tombés du ciel. Emballages, électroménager et produits toxiques ont été créés pour le consommateur, et c’est le consommateur qui produit des déchets. Sa façon de vivre, ou plutôt – pour reprendre un terme à la mode qui dit bien ce à quoi la personne humaine a été réduite – de consommer, est directement responsable du problème posé par les déchets ultimes, nucléaires ou pas. C’est son comportement de consommateur qui est en cause, et non celui de l’ouvrier assis sur sa pelleteuse qu’un attroupement de citoyens scandalisés empêche de se rendre sur son chantier. Chacun est responsable de ce qu’il dénigre, c’est le serpent qui se mord la queue ! C’est pourquoi toute remise en question de la solution de l’enfouissement ne peut être crédible que si elle s’accompagne d’un changement d’attitude des personnes à l’égard de leur consommation électrique et de leurs déchets. Mais il faudrait pour cela que le consommateur capricieux et gaspilleur, sensible aux messages publicitaires, regagne son autonomie d’individu responsable.