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Eoliennes
L'industrie éolienne répond-t-elle efficacement aux besoins énergétiques?
Une centrale éolienne sur un site naturel est-elle compatible avec la protection des paysages?
Cette page aborde les enjeux liés à l'implantation d'éoliennes de grande taille, et leur impact sur l'environnement. Etude réalisée à partir de cas réels.
Extrait de l'ouvrage "Résistez! Les vraies raisons de luter, les outils pour se faire entendre", par Emmanuel Hussenet - Village éditions.
Retour page publicationsAvertissement : ce dossier, comme tous les autres sur le thème de la protection de l'environnement local, a été rédigé en 2002. Certaines données ont bien évidemment évolué, mais les grandes lignes restent d'actualité, et la connaissance de l'historique du phénomène est importante.
◘ Premiers projets, premières nuisances
◘ Eolien contre nucléaire: qui gagne?
◘ Installer une éolienne chez soi
◘ La politique de l'énergie éolienne
◘ Les paysages du Larzac une nouvelle fois menacés
◘ Le Finistère à la pointe du progrès
◘ La Transéolienne corse
◘ Conclusion> Voir aussi la page Défendre le paysage
Non, ces messieurs ventripotents qui gonflent leurs bajoues pour expulser de l’air avec force bruit ne sont pas malades. Ils ne souffrent pas plus de problèmes pulmonaires qu’ils ne se rendent dans un hôpital psychiatrique. MM. Sirocco, Blizzard, Simoun ou Mistral sont simplement au chômage et viennent se présenter à un entretien de recrutement. « Pendant des années, les vents ont soufflé pour pas grand-chose. Aujourd’hui, EDF les met au travail pour fabriquer une énergie propre et inépuisable. »
La plupart d’entre nous auront remarqué cette campagne de publicité à la télévision. Non sans perplexité. Pourquoi la France, fière et forte de ses 77 % de production d’électricité issue des centrales nucléaires, s’intéresserait-elle soudain à l’énergie éolienne ? Repentir, propagande, poudre aux yeux ? Quel vent de folie a donc soufflé sur les pontes du secteur de l’énergie ? Voilà EDF qui se met à proclamer à la France entière sa sainte résolution de faire de l’éolien une priorité : on aura tout vu !
Les énergies renouvelables, jusqu’à présent réduites à la confidentialité, vont-elles enfin prendre en France l’essor que les mouvements écologistes appellent depuis si longtemps de leurs vœux ? La réponse est nette : oui. Le programme s’est prudemment mis en marche en 1996, mais depuis 2001 l’assaut est général : sus au vent, au soleil puis au biogaz ! Mettez-vous au diapason, le développement des énergies renouvelables sur l’ensemble du territoire est désormais aussi inéluctable que le fut l’arrivée de l’euro. Inutile d’y résister : d’ici quelques années, 10 % de l’électricité produite en France sera issue du vent et de la décomposition des produits organiques. Responsables politiques, promoteurs, techniciens, écologistes, élus et consommateurs se serrent enfin les coudes pour construire un monde plus beau, plus propre, plus exaltant ! Parce que le progrès ne vaut sans doute que s’il est partagé par tous…
Tous ? Figurez-vous qu’il y a encore des gens qui ne sont pas contents. Et comme d’habitude, ces gens-là, on ne les trouve qu’au fin fond de ces départements où l’on aurait préféré ne voir personne. Les villageois ne sont décidément jamais satisfaits de leur sort. Et pourtant, ils ont de quoi se réjouir : le programme Éole 2005 ne les oublie pas ! Eux, dont les besoins sont si modestes qu’une girouette reliée à un alternateur suffirait à alimenter leurs trois ampoules, vont recevoir une fameuse leçon d’écologie solidaire. Quand on partage sa vie avec les vaches et les poules, on ne devrait pas se sentir dépaysé de vivre à côté d’une « ferme éolienne ». Une généreuse façon pour les pouvoirs publics de faire en sorte que personne ne reste en marge du progrès.
Eh bien non ! Les ruraux estiment que construire des éoliennes hautes de 70 mètres sous leur nez, ce n’est pas loyal. Ça montre une fois de plus que la ville utilise la campagne pour se débarrasser des objets encombrants qu’elle a eu la bonne idée d’inventer. Cela prouve qu’elle préfère détruire un patrimoine paysager, naturel et touristique, mais peu peuplé, plutôt que de faire de l’ombre à ses banlieues.
Voilà le centre du problème. L’énergie éolienne, si on fait fi des quelques volatiles qui y laisseront leurs plumes, met tout le monde d’accord, écologistes, politiques et investisseurs. Le doute n’est pas dans le fond, mais dans la forme. Les éoliennes d’aujourd’hui n’ont rien à voir avec les moulins d’antan, il s’agit d’immeubles à caractère industriel dont la présence peut anéantir un environnement, et provoquer des concerts de sifflements insupportables pour les riverains. Or, tel qu’il a été confirmé en 2001, le prix d’achat de l’électricité générée par le vent, fixé par EDF à 55 centimes de francs le kilowatt, fait du potentiel éolien français – le deuxième d’Europe – un véritable filon pour les investisseurs. Le tarif d’achat du kilowatt éolien avait jusqu’alors constitué la principale barrière au développement de la filière en France. Du jour au lendemain, cette barrière s’est effondrée et l’éolien est devenu rentable. Très rentable. Les bureaux d’étude sont surchargés, les terres s’arrachent, les projets privés et sauvages se multiplient. C’est la curée.
Premiers projets, premières nuisances
Espace Éolien Développement est un bureau d’études qui travaille sur des projets de centrales éoliennes dans la France entière. Dans le département de l’Aude, il a été sollicité pour réaliser l’analyse d’un potentiel éolien par une société anonyme proche d’EDF qui souhaitait répondre à l’appel d’offre du programme Éole 2005. Le site convoité est placé au sommet d’une colline recouverte d’une végétation de type garrigue et se partage entre les communes de Sallèles-Cabardès et de Limousis dans le Nord du département.Le bureau d’études y installe un mât pour réaliser pendant plusieurs mois des mesures de vent sur trois niveaux : 10, 30 et 40 mètres Les résultats donnent un potentiel éolien important, de l’ordre de 9 mètres par seconde à 40 mètres de hauteur. En 1996, le projet est retenu par l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME).
La centrale éolienne de Sallèles-Limousis, avec ses 7 500 kilowatts générés par 10 éoliennes de 750 kilowatts, devient deux ans plus tard l’une des plus importantes unités de production françaises. Sa production équivaut à la consommation d’électricité d’environ 3 000 foyers, à condition que le vent souffle à plus de 54 kilomètres par heure, et hors chauffage (les correspondances en la matière sont toujours indiquées « hors chauffage ». Il est vrai qu’inclure le chauffage électrique ferait ressortir des chiffres beaucoup moins flatteurs… Même chose s’il fallait parler de l’éclairage public, commercial, des transports ou de la consommation industrielle !).
Caractéristiques générales des éoliennes :
- Diamètre du rotor : 43,4 mètres
- Hauteur du centre du rotor : 48 mètres
- Puissance nominale : 750 kilowatts dans un vent de 15 mètres par seconde (54 kilomètres
par heure)- Fabricant : WindMaster, Lelystad, Pays-Bas
Il s’agit d’une éolienne bipale entraînant, par le biais d’un multiplicateur, une génératrice asynchrone. Elle est équipée, entre autres choses, d’un frein à disque, d’un ordinateur de contrôle interne et d’un système de régulation de puissance au-delà de 750 kilowatts avec arrêt des pales par mise en drapeau. L’espacement entre les éoliennes est de trois fois leur diamètre.
Toute la production de la centrale de Sallèles-Limousis est vendue à EDF au tarif éolien en vigueur. Les aérogénérateurs sont connectés par le biais d’un câble souterrain au réseau moyenne tension présent localement.
Lors de la mise en route du site en 1998, Énergies Nouvelles Sallèles-Limousis ne s’est guère préoccupée de savoir ce que les riverains pensaient. Le groupe n’avait qu’un objectif : réaliser un projet d’envergure fortement bénéficiaire. Peu importe dans ce cas l’éventuel mécontentement du voisinage. Les entrepreneurs éoliens sont des gens qui pensent grand, et ne tarissent pas d’arguments pour faire l’unanimité. Pour eux, ce projet allait de toute évidence avoir un impact positif sur la région : les municipalités ne perçoivent-elles pas la taxe professionnelle de la centrale comme de toute autre entreprise ? Une telle réalisation attire également de nombreux visiteurs auxquels seront présentées les richesses locales et régionales ; les éoliennes permettront une valorisation touristique sans précédent du canton… Du point de vue industriel, plus de 35 % de l’investissement est réalisé localement (fondations, connexions au réseau) ou est d’origine française (fabrication des mâts, câblage électrique et assemblage). L’entretien est en outre confié à des techniciens locaux.
Bref, tout allait bien jusqu’à ce que l’ADEME confie au CSTB (centre scientifique et technique du bâtiment) l’analyse sociologique de la situation, afin de connaître les facteurs d’acceptation et les motifs de résistance de la population. Il faut dire qu’avec le lancement du programme Éole 2005 en 1996 initié par EDF et l’ADEME, les pouvoirs publics avaient quelque peu négligé l’opinion des riverains et sous-estimé les bonnes raisons qu’ils pouvaient avoir de s’opposer à de tels projets.
Extraits du rapport de Chantal Laumonier et de Jean-Paul Flori réalisé en décembre 1999 à la demande de l’État et de l’ADEME :
ACCEPTATION PAR LES RIVERAINS
DE LA CENTRALE ÉOLIENNE DE SALLÈLES-LIMOUSISLocalisation. – La situation de cette centrale est sur le territoire de deux communes : Limousis et Sallèles-Cabardès, à une dizaine de kilomètres au nord de Carcassonne. Les deux villages se situent à 3 kilomètres pour l’un et 2 kilomètres pour l’autre, de la centrale éolienne. Les premières maisons sont à plus de 650 mètres. Environ 600 personnes sont concernées.
Historique. – Aucune association, aucun mouvement ne se sont manifestés contre ce projet. Un certain consensus semble avoir été réalisé. Certaines personnes se sont même désintéressées de l’étude préliminaire, persuadées que jamais cela ne se ferait.
Juillet 1998 : mise en service de la centrale avec connexion au réseau.
Décembre 1999 : rapport sur l’acceptation de cette centrale par les riverains.
Analyse. – L’étude porte sur un échantillon de la population et montre explicitement qu’un an et demi après la mise en service, de nombreuses questions et réticences sont apparues. Si quelques-uns acceptent la centrale, de nombreux riverains émettent des avis négatifs.
Paysage. – On constate une opposition importante au nouveau paysage qui désormais porte une nuisance visuelle et sonore. Certains riverains n’acceptent pas leur environnement. Un habitant dit : « Quand je rentre du boulot et que je vois ces éoliennes, je me dis : “Qu’est-ce qu’ils ont fait chez nous ?” J’ai une colère intérieure. Quand on connaît la beauté du paysage qu’il y avait avant ! », un autre habitant : « Elles me sortent par les yeux ! Moi je l’ai vécu comme une agression sur le paysage. »
Le bruit. – Pour les riverains proches de la ferme éolienne, celle-ci n’apporte pas d’avantages mais des nuisances visuelles et sonores. Une personne située sous les éoliennes estime qu’elles ont un impact négatif très important au niveau personnel et professionnel. Elle est très irritée par la vue et le bruit. Un habitant déclare : « l’impact est violent…Dans la cour, ça fait une caisse de résonance d’enfer ! »
Le tourisme. – Un riverain proche a repris en octobre 1993, avant l’implantation de la ferme éolienne, une propriété viticole, puis a développé une activité touristique par la création de gîtes ruraux. Il envisage de demander des dédommagements s’il ne peut plus supporter les éoliennes ou si elles nuisent trop à son activité touristique. Il estime qu’elles vont faire fuir les touristes venus chercher le calme.
Cadre de vie. – « Si les éoliennes avaient été construites lorsque je recherchais un terrain à bâtir, j’aurais certainement choisi un autre endroit ! » affirme un habitant. « Des champs d’éoliennes partout, ça va être chouette ! Ça va être agréable de se balader en France ! » déclame un autre. Lorsque les éoliennes sont considérées comme des sources de nuisances sonores ou visuelles trop importantes, les riverains emploient des comparaisons et des qualificatifs relativement violents.
Conclusion des auteurs. – Comment définir alors les notions de pollution et de nuisance ? Soutenir actuellement que l’énergie éolienne constitue une nuisance esthétique et une source de pollution visuelle va à l’encontre des positions prises par les instances nationales porteuses du programme Éole 2005. Ce n’est pas parce que l’énergie éolienne est non polluante que sa production l’est également. L’écologie doit intégrer dans une même préoccupation la qualité de l’air et la protection de l’environnement. Ce transfert d’une nuisance vers une autre pose un réel problème, car il conditionne l’avenir de la filière éolienne.
Arrêtons-nous sur l’une des observations des auteurs : « Aucune association, aucun mouvement ne se sont manifestés contre ce projet. » De toute évidence, les entrepreneurs se sont appuyés sur la bonne image dont jouissait l’éolien. Pratiquement personne, en effet, n’y avait encore été confronté. L’effet de surprise a porté ses fruits, car la population ne pensait pas devoir se méfier : ce ne serait plus le cas aujourd’hui.
Ce « transfert d’une nuisance à une autre », d’une émission de CO2 à une pollution visuelle, est loin de recevoir les faveurs d’une organisation normande particulièrement active : l’association Bien vivre en Caux.
Le propos de Bien vivre en Caux, dont le site Internet fédère l’ensemble des mouvements nationaux (www.eoliennes.net), n’est pas de s’opposer à l’éolien, mais de remettre en question le choix des sites, qui n’intègre pas l’opinion des habitants et détruit trop souvent des panoramas remarquables. L’association lutte contre l’implantation anarchique des centrales éoliennes, constatant que la politique en la matière est radicalement opposée à la logique : plutôt que de commencer par exploiter les espaces industriels (notamment les zones portuaires où il y a du vent et où la question paysagère ne se pose plus), les promoteurs s’attaquent d’entrée de jeu aux plus beaux sites, justement ceux où il ne faudrait s’implanter qu’en dernier recours, si tous les autres espaces étaient déjà saturés d’éoliennes. Il en résulte pour les riverains qui bénéficiaient d’un environnement naturel agréable :
- des nuisances sonores considérables (surtout quand les éoliennes sont sous le vent),
- une pollution visuelle majeure (ces engins sont inévitables à n’importe quel moment de l’année, quoi qu’on fasse),
- un « mitage » des terrains d’accueil (construction de chemins d’accès, présence d’une plate-forme de manutention pour chaque éolienne et d’un poste de livraison pour l’ensemble, le tout entouré de grillages),
- la destruction de lieux de promenade et la disparition d’un certain tourisme,
- une dégradation de l’image de l’éolien et de la confiance dans les pouvoirs publics.
Aussi, Bien vivre en Caux et de nombreuses associations comme Bon Vent, l’Association pour la protection du site des Abers, EVIA, ADPL ou SAPV, s’inquiètent-elles de comprendre que la centrale de Sallèles-Limousis n’est autre qu’un modèle destiné à être reproduit à grande échelle à travers toutes les régions ventées du pays. Leur propos est le suivant : « Si éolien il doit y avoir, installons ces machines industrielles dans des zones industrielles, des carrières désaffectées, des raffineries de pétrole, aux abords des centrales nucléaires, dans des zones portuaires et plus jamais proches des habitations et dans des paysages superbes. Arrêtons de dégrader la plus grande richesse naturelle de la France : la beauté de ses paysages. »
Portrait d’une éolienne
On appelle gros éolien la production d’électricité par de grandes éoliennes raccordées au réseau. On appelle petit éolien l’utilisation de l’énergie du vent soit pour produire de l’électricité qui sera consommée sur place, soit pour du pompage. Les éoliennes de petite taille ont besoin de moins de force de vent que les grosses et conviennent parfaitement aux sites isolés. La simplicité apparente d’une éolienne dissimule des mécanismes de fonctionnement complexes.
L’engin, de pied en cap :
Ce n’est pas le nombre de pales qui compte, mais la surface qu’elles balayent. Ainsi, deux grandes pales seront aussi puissantes que trois, et il existe même des éoliennes à une seule pale ! Les pales sont réalisées en fibre de verre et en matériaux composites, notamment avec de la fibre de carbone (légèreté et résistance). La grande variation dans la vitesse des vents et les forces exercées sur les appareils exigent une résistance exceptionnelle des composants.
Les éoliennes modernes sont dites à axe horizontal : l’axe de transmission est parallèle au sol, tandis que les pales lui sont perpendiculaires. Les pales ensemble constituent le rotor, elles sont fixées sur la nacelle par le moyeu. Le diamètre d’un rotor atteindra souvent la hauteur de la tour : parfois plus de 50 mètres. Pour réguler la vitesse de rotation du rotor en fonction des vents, un mécanisme automatisé permet de modifier l’angle de chaque pale. Bien sûr, il faut un minimum de vent pour que le rotor se mette en mouvement (environ 14 kilomètres par heure) et au moins une brise de 50 kilomètres par heure pour qu’il atteigne sa puissance nominale – celle donnée par le constructeur – qui ne pourra alors pas être dépassée. Au-delà d’une certaine force de vent, de 90 à 110 kilomètres par heure selon les modèles, le rotor se débrayera.
L’efficacité maximum de l’éolienne est obtenue lorsque l’hélice est face au vent. Sur les petites éoliennes, c’est une girouette qui permet à la nacelle de rester dans l’axe du vent. Sur les grandes éoliennes, l’usage de la girouette est impossible, compte tenu du poids énorme de la nacelle et du besoin de stabilité de l’ensemble. Malgré son apparente légèreté, la nacelle pèse souvent plus de 30 tonnes, car elle contient l’équipement pour produire l’énergie, dont la génératrice ou l’alternateur. Ces grandes éoliennes sont donc équipées d’un moteur électrique télécommandé par une petite girouette/anémomètre, située sur ou à côté de l’appareil. C’est ce dispositif qui détecte que le vent a tourné, et ordonne à la nacelle de s’orienter.
L’érection des éoliennes est une opération complexe et coûteuse, car les masses à soulever sont considérables (poids d’un rotor : 10 tonnes, d’une nacelle : 30 tonnes, d’une tour en acier : 50 tonnes). La tour est fichée dans un trou profond creusé dans le sol, puis comblé par plusieurs centaines de tonnes de béton. Le rotor peut être assemblé au sol et hissé d’un seul tenant, ou bien être fixé en hauteur, pale après pale. Ces opérations imposent le recours à des grues gigantesques.
Pour des raisons d’esthétique, presque tous les fabricants ont abandonné les tours en treillis métallique pour utiliser les monotubes. À l’intérieur de ceux-là, une échelle permet d’accéder à la nacelle pour l’entretien. Malgré les améliorations technologiques, l’éolienne reste une machine très exposée aux intempéries et les risques de bris hantent toujours les exploitants.
Éolien contre nucléaire : qui gagne ?
La production électrique d’une éolienne paraît dérisoire à côté d’une unité nucléaire. Il faudrait pas moins de 1 934 éoliennes de grande taille (70 mètres de haut avec les pales) assurant chacune une production de 750 kilowatts par heure (0,75 mégawatts) pour concurrencer un seul des nouveaux réacteurs nucléaires de 1 450 000 kilowatts par heure (1 450 mégawatts). Les terrains vierges situés à proximité des centrales nucléaires qui pourraient accueillir des éoliennes sans nuire au paysage sont en fait réservés pour la construction d’autres tranches. Compte tenu des différences de rendement, il faudrait des milliers d’hectares de champs éoliens pour fournir l’énergie équivalente d’une centrale (au moins cent fois la surface d’un site nucléaire). De plus, le terrain occupé par des éoliennes en rangs successifs condamne tout autre usage.
Et encore, ces chiffres ne disent pas que la puissance des éoliennes est toujours indiquée pour des conditions de vent optimales ! Si on retire les périodes durant lesquelles le vent est soit trop faible (production nulle ou ralentie), soit trop fort (production suspendue), les temps d’arrêt pour maintenance et les pertes dues au transport de l’électricité, le rendement de l’éolienne ne représenterait plus que 25 % de celui affiché ! C’est-à-dire que sur les 750 kilowatts par heure potentiels, moins de 200 seraient utiles, et de manière intermittente…
Malgré ses succès prévisibles, il serait donc vain d’imaginer que la filière éolienne puisse remplacer les moyens classiques thermiques ou nucléaires de production d’électricité. Imaginez-vous les rues illuminées d’un soir de Noël, alors qu’une vague de froid sévit depuis dix jours sur le pays, et que même sur la pointe du Raz où il y a un souffle permanent, les 14 kilomètres par heure fatidiques ne sont pas atteints. L’électricité ne peut pas être stockée : en cas d’insuffisance de vent, les éoliennes s’arrêtent, et le brutal déficit énergétique doit immédiatement être compensé par le redémarrage des usines thermiques et des réacteurs nucléaires qui restaient en veille « au cas où » mais qui, en attendant, vendaient leur production à l’étranger ! Afin d’assurer la continuité de l’approvisionnement, toutes les unités de production éolienne doivent être couplées avec des usines thermoélectriques capables de prendre le relais. En cas de vague de froid en période de Noël – hypothèse de la consommation maximale –, il faudrait d’urgence réactiver toutes les centrales et couper les vivres aux pays importateurs… À moins d’attendre que le vent ne souffle pour allumer le sapin ! Ou de déplacer Noël au mois de juillet…
Il existe aussi des centrales éoliennes offshore. Il est vrai que sur mer, le vent est plus régulier. Le procédé, coûteux, nécessite toutefois des profondeurs relativement faibles et une proximité des côtes pour faciliter l’acheminement de l’électricité et la maintenance. Il a l’avantage de ne déranger personne, excepté les marins qui doivent contourner les sites comme s’il s’agissait de véritables îles. En tout état de cause, ce n’est pas l’éolien qui va chauffer les immeubles en hiver, alimenter les usines Renault ou éclairer les rues de Paris.
Installer une éolienne chez soi :A priori, rien ne vous empêche d’installer une éolienne à la maison si vous n’enfreignez pas les règlements municipaux et si vous prenez soin d’éloigner l’appareil de vos voisins (une éolienne de 1,5 kilowatt mesure autour de 3 mètres de diamètre ; de 5 à 8 mètres pour les appareils un peu plus puissants). Fabriquer une éolienne soi-même n’est pas toujours conseillé pour des raisons de fiabilité ; mieux vaut s’adresser à un professionnel qui vous guidera dans votre choix. Rappelons que l’énergie éolienne individuelle ne peut être que complémentaire et qu’elle n’est pas rentable. Elle vient plutôt alléger la charge d’un réseau électrique, notamment en hiver, ou compléter une source photovoltaïque. L’acquisition d’une éolienne domestique n’a aussi de sens que si elle s’inscrit dans une démarche globale d’économie d’énergie (ampoules basse consommation, appareils ménagers performants, isolation, etc.).
À titre indicatif, pour qu’un emplacement soit jugé exploitable avec une petite éolienne, on considère qu’il faudrait disposer, au minimum, d’une moyenne annuelle de vitesse des vents de l’ordre de 5 mètres par seconde, soit environ 17 kilomètres par heure. Dans ces conditions, une éolienne domestique d’environ 1,5 kilowatt fournira de 3 à 5 kilowatts par jour d’électricité en courant alternatif. Comptez toutefois un investissement d’au moins plus de 3 800 euros simplement pour l’éolienne, et le double avec le mât, le transformateur, les batteries de stockage et les divers raccordements, cela hors TVA (taux de 5,5 %). Avant de vous lancer, vérifiez que vous disposez d’un bon potentiel éolien auprès des services météorologiques, de l’ADEME de votre région ou de votre point info énergie départemental (coordonnées disponibles au comité de liaison des énergies renouvelables - CLER). Beaucoup de fabricants vous proposeront une estimation gratuite de votre potentiel éolien, établie à partir des statistiques corrigées par les informations que vous leur communiquerez.
Au cas où vous ne seriez pas raccordé au réseau public, et que le coût de ce raccordement serait plus élevé que celui d’une éolienne, il existe un dispositif d’aides spécifiques appelé FACE (fonds d’amortissement des charges d’électrification) qui peut financer 70 % du montant de votre projet. En revanche, si vous êtes déjà raccordé au réseau, aucune aide n’est prévue.
Acheter une éolienne à plusieurs :
Si vous habitez un village ou une zone périurbaine, si vous désirez ouvrir un établissement d’accueil autour d’un projet commun, si vous êtes agriculteur et souhaitez vous associer avec un voisin pour alimenter certains équipements, il peut être intéressant d’acquérir à plusieurs une plus grosse éolienne. Il s’agit souvent de machines de 100 kilowatts et plus, fabriquées par les grands constructeurs (une éolienne de 100 kilowatts peut alimenter une trentaine de maisons). Les banques sont de plus en plus disposées à négocier des prêts pour ce type de regroupement. Jusqu’à présent, les éoliennes de taille moyenne ont surtout été appréciées sur des sites isolés, par exemple des fermes pour lesquelles le raccordement à EDF est trop coûteux, ou des territoires bien ventés soumis à des difficultés de ravitaillement en diesel (Saint‑Pierre-et‑Miquelon, îles polynésiennes, etc.), ou encore pour des fonctions simples de pompage ou de chauffage de l’eau.
En poussant encore plus loin la démarche, pourquoi ne pas créer une coopérative et devenir producteur indépendant d’électricité ? Parlez-en à votre agent EDF, car en matière d’électricité, l’indépendance a ses limites… Rappelez-vous qu’une seule éolienne de 600 kilowatts exige un investissement de près de 610 000 euros. Ce qui signifie, en d’autres termes, qu’investir dans ce domaine n’est pas à la portée du commun des mortels. Plutôt que de favoriser des installations énormes qui polluent l’environnement de tout le monde pour accroître la fortune de quelques-uns, l’avenir de l’éolien ne pourrait-il pas être sa démocratisation ? L’installation d’unités de taille modeste, qui serviraient à alimenter un seul village et solliciteraient la participation des habitants eux-mêmes, pourrait être l’axe d’une politique de l’éolien visant à donner de l’autonomie aux communes rurales. Même si un tel développement irait à l’encontre d’EDF qui recherche le monopole, le principe de la coopérative éolienne a peut-être de l’avenir ; un projet conduit par une commune ou une communauté de communes aurait de bonnes chances d’obtenir des aides des collectivités locales, à défaut de celles de l’État. La voie de la coopérative éolienne reste à explorer. […]
La politique de l’énergie éolienne
Éole 2005 dépassé !
La politique actuelle du gouvernement français est de donner un nouvel essor aux énergies renouvelables. Ces énergies, dit-on, contribuent à la sécurité des approvisionnements, à la protection de l’environnement et à la création d’emplois locaux. Dans le domaine de l’énergie éolienne, le ministère de l’Industrie, estimant que la filière pourrait – si elle était suffisamment développée – être pleinement compétitive, avait pris deux initiatives. La première était le renforcement des moyens de l’ADEME, afin de lui permettre de soutenir l’émergence d’une industrie française de l’éolien et de financer des aides à l’identification des sites favorables à l’implantation de centrales. La seconde consistait à demander à EDF de lancer des appels à proposition pour la fourniture d’électricité d’origine éolienne. Les projets étaient alors concurrents, car ils devaient, pour être retenus, proposer le prix de vente le plus bas possible. Le prix d’achat moyen du kilowatt des projets sélectionnés était de 33,7 centimes de francs (5,18 centimes d’euros).
Ces actions constituaient le fond du programme Éole 2005 lancé en 1996, en vue de doter la France d’un potentiel éolien de 250 à 500 mégawatts à l’horizon 2005. En 1996, l’ensemble du parc éolien métropolitain s’élevait à seulement 4 mégawatts (9,5 mégawatts avec les DOM-TOM) : il s’agissait donc de multiplier la production par cent.
Mais les objectifs d’Éole 2005 sont d’ores et déjà dépassés. Désormais, grâce à l’augmentation du prix d’achat de l’électricité, des investisseurs privés peuvent se lancer dans un éolien hautement rentable sans avoir à solliciter d’aides publiques.
Au niveau européen, la directive relative à la promotion de l’électricité produite à partir de sources d’énergie renouvelables, adoptée à l’unanimité le 5 décembre 2000 par le Conseil des ministres européens de l’Industrie, vise – conformément au livre blanc de la Commission européenne Énergie pour l’avenir : les sources d’énergie renouvelables – au développement des énergies renouvelables, à la fois pour des raisons de sécurité, de diversification de l’approvisionnement en énergie, de protection de l’environnement et de cohésion économique et sociale. Cette directive fixe un objectif à l’horizon 2010 : 22,1 % de l’électricité consommée dans l’UE devra l’être à partir des énergies renouvelables. En fonction de la situation nationale de chaque état, les objectifs varient de 60 % d’électricité de source renouvelable pour la Suède, 29 % pour le Danemark ou l’Espagne, à 6 % pour la Belgique. Pour la France, l’objectif s’établit à 6 % d’augmentation d’électricité renouvelable dans le bilan énergétique global, d’où sa motivation pour stimuler de façon radicale ce secteur.
Pour les projets éoliens d’une puissance installée inférieure à 12 mégawatts, la procédure d’appel d’offre (Éole 2005) est abandonnée. Des contrats de quinze ans seront passés entre les producteurs et EDF. Les cinq premières années, un tarif fixe de 55 centimes de francs par kilowatt par heure produit est assuré (contre 33,7 centimes de francs jusqu’alors). Ce prix d’achat élevé (arrêté du 22 juin 2001) prend en considération les « coûts évités » au système électrique et tient compte des économies d’émissions de CO2. Au cours des dix années suivantes, le tarif sera modulé et s’établira entre 20 centimes de francs (pour les sites les plus ventés) et 55 centimes de francs (pour les sites les moins ventés), soit un prix d’achat du kilowatt par heure compris entre 36 et 55 centimes sur 15 ans. Cette modulation tarifaire a pour objectif de favoriser l’éolien dans des régions moins ventées, pour répartir la production et ses dividendes sur une plus grande partie du territoire. Signalons que ce prix d’achat est porté à 60 centimes de francs pour les DOM-TOM et la Corse. EDF achète donc l’électricité plus cher qu’il ne la vend. Qui paye la différence ?
À titre comparatif, concernant la filière hydroélectrique, chaque producteur peut signer avec EDF un contrat d’une durée de 20 ans qui lui permet d’obtenir une rémunération de l’énergie produite élevée, de l’ordre de 40 centimes le kilowatt par heure pour les centrales d’une puissance inférieure à 500 kilowatts par heure, et 36 centimes le kilowatt par heure pour les plus grosses.
La France s’est en outre fixé le nouvel objectif de produire 3 000 mégawatts à l’horizon 2010 (contre seulement 500 mégawatts pour Éole 2005 dans le plan précédent), soit 750 fois le volume produit en 1996 ! Ce qui représente quelque 4 000 machines réparties en priorité entre les régions Languedoc-Roussillon, Midi-Pyrénées, Bretagne, Normandie, Nord-Pas-de-Calais et la Corse. Or, cet objectif ne cesse d’être révisé à la hausse : on parle aujourd’hui d’une production qui pourrait atteindre 10 000 à 12 000 mégawatts.
L’éolien en Europe :
Les atteintes et les risques que font subir à l’environnement les procédés conventionnels de production d’énergie (émission de gaz à effet de serre, production de déchets nucléaires, vulnérabilité aux attentats, etc.) font apparaître tout l’intérêt des énergies renouvelables. C’est pourquoi la Commission européenne est la première institution à œuvrer efficacement en faveur de ces énergies, et à exercer une pression en ce sens sur les États membres.
La croissance de la puissance éolienne en Europe et dans le monde atteint 30 % par an. Au sein de l’Union européenne, l’Espagne, qui a amorcé son programme de développement éolien en 1994, s’est hissée à la troisième place des pays producteurs éoliens. Cette progression est le fruit d’une politique ambitieuse, visant à fournir 12 % de la consommation totale d’énergie à partir de sources renouvelables à l’horizon 2010.Le Danemark a beau alimenter 10 % de sa consommation électrique à partir de l’énergie du vent et avoir longtemps été le premier constructeur européen d’éoliennes, il n’a pu résister à la concurrence du voisin allemand qui s’est engouffré, avec tous les moyens industriels qu’on lui connaît, dans la fabrication et l’implantation massive d’éoliennes. L’Allemagne a décidé de « sortir du nucléaire ». Or, les centrales nucléaires de ce pays produisaient jusqu’à 28 % de l’électricité consommée. Depuis que le vent a été désigné comme principale source énergétique substitutive au nucléaire, le déploiement de l’éolien en Allemagne s’est précipité : on y a déjà installé plus de 10 000 machines. Il est bien évident que cette véritable explosion du secteur de l’énergie renouvelable ne sera pas sans conséquences sur les pays voisins : l’Allemagne, qui achète de l’électricité à la France, n’a pas l’intention de laisser se perdre l’énorme potentiel éolien de nos côtes… Les Allemands préparent une trentaine de projets de centrales éoliennes pour le seul Finistère, et les choses vont vite, plus vite parfois que l’information. Les Bretons ont de nouvelles raisons de s’alarmer.
Consciente du retard pris en la matière, la France met les bouchées doubles pour placer sur le marché des grandes éoliennes capables de concurrencer les modèles allemands, hollandais ou danois. Qui s’étonnera d’apprendre que la production des éoliennes nationales est confiée au groupe Areva (ex Framatome), numéro un mondial de l’industrie nucléaire… ?
Le Finistère à la pointe du progrès
Le site de Goulien dans le Finistère, avec ses huit éoliennes, n’était qu’un laboratoire grandeur nature. Le reste suit. En août 2001, pas moins de 27 projets de sites étaient en attente de permis de construire. De 80 à 100 autres dossiers sont à l’étude pour ce seul département, dont un tiers sont conduits par des industriels et investisseurs étrangers. Si tout se passe comme l’espèrent les promoteurs – convertis pour l’occasion aux vertus des énergies renouvelables –, le cap Sizun, la montagne Noire, les monts d’Arrée, la baie d’Audierne seront plantés de ces immenses poteaux aux bras en hélice, visibles à l’œil nu à plus de 35 kilomètres de distance. Pas un seul panorama breton ne sera épargné.
À Brest, on a bien noté qu’il se passait des choses étranges. Au début, le programme Éole 2005 intéressait tout le monde – le charme de la nouveauté – et il ne concernait qu’une vingtaine de sites pour toute la France. Aujourd’hui, vingt est le nombre de demandes de permis de construire qui arrivent chaque mois sur les bureaux de la seule préfecture du Finistère !
La situation ne pouvait pas être gérée sans réaction vigoureuse. Le préfet s’est entouré d’un « comité de pilotage » au niveau départemental, composé des élus et des représentants des administrations ou des entreprises privées intéressées. Le préfet a également pris la décision de consulter systématiquement la commission des sites sur les dossiers éoliens ; commission qui, bien qu’ayant donné un avis défavorable pour le site de Saint-Thégonnec, n’a pas été suivie, puisque le permis de construire a malgré tout été délivré. Par ailleurs, la direction régionale de l’environnement (DIREN) prépare une charte pour canaliser l’afflux des projets. Tous ne verront sans doute pas le jour, mais à l’heure actuelle, la principale restriction à l’installation de parcs éoliens réside dans les possibilités de raccordement.
Le site de Goulien :
Situé à proximité du cap Sizun en Bretagne, Goulien fut l’un des modèles du programme Éole 2005. Les huit éoliennes possèdent des pales de 48 mètres de diamètre accrochées à un mât de 46 mètres, elles atteignent une hauteur de 70 mètres. Hauteur relativement modeste comparée à celle des modèles expérimentés actuellement, qui dépassent allègrement les 110 mètres pour une puissance pouvant atteindre 5 mégawatts!
« C’est beau ! Il faudrait qu’il y en ait plus. Après tout, la Bretagne était une terre de moulins auparavant ! » s’exclame un vététiste venu admirer les libellules métalliques. C’est beau, oui. Au début. C’est nouveau, surtout. Agréable quand on découvre, qu’on n’habite pas à côté et qu’on n’a jamais été profondément ému par la beauté de la nature. À ceux qui pensent que ces silhouettes éveilleront en eux des réminiscences des grandes pages de la littérature ibérique ou qu’elles leur suggéreront l’odeur du blé fraîchement moulu, il faut rappeler qu’il s’agit là de constructions purement industrielles et absolument colossales. Imaginez un camion de 30 tonnes perché sur le toit d’un immeuble de seize étages. Sur une photo prise de loin, on distingue, posés en hauteur sur la nacelle de l’un de ces engins à hélice, deux petits points noirs. Des merles, des corbeaux ? Non, des hommes.
Depuis que ce site a été inauguré en juin 2000, de nombreux problèmes techniques sont apparus. Qui vient donc entretenir et réparer ? Des Bretons ? Des techniciens de Cegelec ? Non, la société danoise NEG Micon, majoritaire dans la SA Centrale éolienne de Goulien, entretient elle-même ses éoliennes ! Contrairement à ce qui était promis, l’argent de l’éolien n’apporte aucun emploi local. Quant aux chantiers, ils n’offrent du travail que temporairement et dans une activité où il n’y a pas de chômage.
L’environnement qui accompagne les installations d’éoliennes est déplorable : bungalows de raccordement, barbelés, baraquements en tôle, tags multicolores... Ce mitage de la campagne par des éléments industriels n’a plus rien à voir avec un environnement prétendument protégé. Massacre du territoire en partie subventionné par le conseil général du Finistère, le conseil régional, l’État et l’Europe (à hauteur de 15 à 30 %), le tout sans la moindre enquête publique…
Une association bretonne dans le vif du sujet :
L’Association pour la protection des sites des Abers (APSA), fondée en 1970, continue de dénoncer des implantations anarchiques et des permis de construire attribués à la va-vite, et qui ne sont soumis à aucun schéma directeur national et régional.
L’APSA s’en prend à la cause du mal : le prix d’achat anormalement élevé du kilowatt éolien – 55 centimes de francs –, alors que le nucléaire revient à environ 20 centimes de francs. La commission de régulation de l’électricité (CRE) a pourtant émis le 5 juin un avis défavorable à ces accords commerciaux. L’association s’est donc adressée à la Commission de Bruxelles pour souligner la non‑conformité à la réglementation communautaire de ces aides de l’État, à la fois antiéconomiques et génératrices de graves menaces pour l’environnement.
La CRE évalue le surcoût cumulé de l’éolien pour une quantité installée de 5 000 mégawatts en 2010 à 7 milliards d’euros, et pour une quantité de 12 000 mégawatts à 17 milliards d’euros. Elle estime que le prix d’achat imposé à EDF se traduira par une rentabilité excessive des installations éoliennes de 20 % par an après impôts, garantie quinze ans, et cela sans risque. La CRE considère donc que le tarif proposé entraîne des rentes indues aux producteurs éoliens qui se traduiront par une augmentation significative des prix de l’électricité en France.
La CRE souligne encore que cela ne contribuera quasiment pas à la réduction des émissions françaises de gaz à effet de serre, ni à l’amélioration de la qualité de l’air ; elle indique que les investissements ne bénéficieront que marginalement aux acteurs industriels français et créeront très peu d’emplois.
L’ADEME a pour sa part confié une mission de réflexion sur l’éolien offshore à un cabinet de consultants. Il est bon de rappeler que si les éoliennes terrestres culminent actuellement à 70 mètres, le offshore expérimente des appareils hauts de 145 mètres ! Devant Plouguerneau et Kerlouan, on parle d’une première tranche de quinze machines, à 3 nautiques de la côte.
L’APSA demande fermement que les véritables données économiques concernant l’éolien soient publiées et comparées aux autres sources d’énergie. Elle désire que des études paysagères et scientifiques indépendantes soient réalisées, afin d’établir une véritable stratégie concertée d’implantation. Elle exige aussi que les éoliennes soient soumises au régime des installations classées et à l’enquête publique, avec remise en question tarifaire. Pour cela, l’APSA dresse l’inventaire des règles nécessaires à la maîtrise urgente des programmes éoliens.
« […] La fixation de ces règles de bon sens nous paraît impérative et urgente. En l’absence de ces règles, et sous la pression et l’activisme du lobby éolien, de nombreux paysages vont être irrémédiablement détruits, au risque d’ailleurs de compromettre à terme l’acceptation par l’opinion d’un développement maîtrisé de l’éolien.
Devant l’avalanche anarchique de projets que nous constatons, nous demandons solennellement aux responsables de l’État, aux politiques et aux responsables des diverses collectivités territoriales d’assurer leurs responsabilités en la matière.
Quant à notre Association, elle continuera à se battre pour que le patrimoine paysager exceptionnel que nous avons reçu des générations qui nous ont précédés soit transmis aux générations futures. »
Les paysages du Larzac une nouvelle fois menacés
Gérard GALTIER, éleveur du plateau du Larzac, expose la situation dans un article publié par Combat Nature (n° 126 – Août 1999) dont voici des extraits :
« Ceux qui, par le passé, avaient fait front contre l’extension du camp militaire et savent encore, aujourd’hui, se retrouver solidaires, se sont prononcés majoritairement contre le plan d’Éole (Le Monde du 17 mars 1999).
Un industriel, sous la forme de deux sociétés (Éole Technologie/Éole Industrie), projetant d’implanter une “ferme éolienne” sur le Larzac, une soirée fut organisée sur ce thème en décembre 1998. Si l’on ne peut que remercier les représentants de ces sociétés de leur souci de concertation et de transparence, on peut être plus perplexe sur le ton général de cette soirée et sur l’intérêt de ce projet, en dehors de celui de ses promoteurs.
D’une manière subtile et discrète de la part des promoteurs du projet, avec de plus gros sabots pour une partie de l’assemblée, la caricature fut simple : si vous ne voulez pas du nucléaire, il vous faut accepter les éoliennes ! Il existe près de quarante projets d’implantation d’éoliennes dans le périmètre du parc régional des Grands Causses. Sans aucune réflexion d’ensemble, chacun essaie de se placer au plus vite en jouant des coudes, et en démontrant, selon l’auditoire, que son projet s’inscrit dans :
la dénucléarisation du pays,
le développement local,
la création d’emplois,
le versement de taxes pour les propriétaires et les collectivités concernées,
l’innovation technologique...Bien que la question leur fut posée, les promoteurs n’ont pas répondu sur l’utilité pour les Larzaciens de voir s’implanter leurs machines. Ils étaient intarissables sur les intérêts pour eux, leur logique industrielle, le prestige qu’ils pourraient retirer d’une installation sur le Larzac, la publicité que cela leur apporterait, les marchés potentiels que cela leur ouvrirait... C’était « oui » à notre projet, sinon c’est le nucléaire.
Discours totalitaire et lénifiant, très proche au fond de celui des nucléocrates.
Plus l’Aveyron se dépeuple, plus il s’urbanise. Oubliés de la communauté nationale quand il s’agit de maintien des services publics ou de création d’emplois, les projets divers et variés ne manquent pas, ayant comme unique point commun leur emprise foncière, leur impact sur les paysages et leur dédain des populations locales. Le Larzac a payé un lourd tribut à l’électricité nucléaire de par l’implantation désordonnée de lignes et de pylônes sans aucun souci de l’esthétique du paysage et de l’architecture.
Imaginez un ou plusieurs champs d’éoliennes de plus de 100 mètres de haut... La topographie si particulière du Causse les rendra visibles à plusieurs dizaines de kilomètres ! Tel Big Brother, les marques de la civilisation industrielle vous suivront partout. Plus moyen d’avoir un petit coin de nature à peu près vierge, un carré d’espace et de paysage libre et ouvert. Après tout, c’est cohérent : dans un système où tout est “marchandisé”, il faut supprimer tout ce qui peut apporter un peu de bonheur gratuit. Les derniers paysages (un peu) sauvages seront balisés et payants (on le voit déjà beaucoup dans la région), pour les derniers réfractaires aux paysages idéaux créés dans les Disneylands. Certes, le Larzac est un paysage fortement marqué par l’homme. Mais il reste essentiellement rural et naturel, peu marqué par l’urbanisme et vierge de toute industrie. […] »
La Transéolienne corse
Robert Cervoni, accompagnateur de montagne, n’en est pas à son premier combat. Il s’était déjà investi contre le projet de barrage hydraulique d’Acqua Tignesse, dans une vallée devenue depuis une réserve ornithologique. Peu après, lui-même pompier volontaire, il montait au créneau contre la multiplication en Corse des voies d’accès pour lutter contre les incendies, voies surtout ouvertes pour l’accès des 4 X 4 et des chasseurs… Cette fois, le choc lui est venu le jour où les grandes tours métalliques se sont dressée sur son chemin, ce chemin précisément, le long de la dorsale du cap Corse, qu’il s’efforçait de créer pour le relier au célèbre GR 20.
Il s’agit des treize éoliennes d’Ersa, suivies des sept éoliennes de Rogliano : les deux sites encadrent l’extrême nord du cap Corse. Personne ne s’était alarmé lors de leur implantation, d’autant plus que les riverains n’ont appris ce qui se passait qu’au moment où les ouvriers creusaient des trous pour couler le béton des socles. Mais à présent, les projets des communes de Ville-di-Pietrabugno, San-Martino-di-Lota et Patrimonio passent plutôt mal. Vingt-cinq nouvelles éoliennes sont envisagées, chacune rapporterait aux communes entre 50 000 et 100 000 francs (entre 7 600 et 15 200 euros) de taxes professionnelles par an. D’où l’attrait pour ces villages plutôt pauvres qui pourront notamment réaliser les travaux d’assainissement jusqu’ici en attente. Une « chance de développement économique », donc. Ne vaudrait-il pas mieux installer aux abords de chaque village des éoliennes plus petites, et permettre à tout le monde d’en profiter tout en épargnant les sites remarquables ?
En 1997, Dominique Voynet avait assigné à la Corse l’objectif de « devenir un exemple et une plate-forme d’expérimentation et d’exportation des énergies renouvelables pour l’ensemble des îles méditerranéennes ». L’éolien devrait à moyen terme assurer les besoins en électricité de Bastia, ainsi que 40 % de ceux de l’Île ; on pense installer un câble entre la Corse et la Sardaigne pour exporter ou importer de l’électricité, selon les à-coups de la production ou les besoins. L’objectif de SIIF Énergie, le promoteur, est d’exploiter les gisements éoliens du sud de l’Île – encore meilleurs – et d’atteindre une production de 60 mégawatts le long de ce que les détracteurs appellent ironiquement la « transéolienne ». Les collectifs antiéoliens corses, comme leurs analogues continentaux, plaident pour la mise en place de schémas régionaux d’aménagement, avec consultation des associations et des collectivités locales et, bien-sûr, enquête publique. Ce qui aurait au moins pour effet de retarder les travaux et de laisser du temps pour entamer d’éventuelles procédures. Une telle mise en œuvre des principes démocratiques n’a guère l’aval d’EDF, qui y voit un frein injustifié, car « l’éolien n’étant pas le nucléaire, un projet doit pouvoir être bouclé en deux ou trois ans ! » C’est-à-dire le plus vite possible, pour être rentable au plus tôt et prendre de vitesse les opposants.
Comme partout en France, la question porte sur le bien‑fondé du sacrifice d’une région naturelle prisée par les touristes, en particulier les randonneurs, appréciée par les résidents, au profit d’un bassin de production électrique. Il semble clair qu’une fois passé l’aspect de la découverte, une fois les éoliennes banalisées par leur nombre, ces dernières feront le même effet que des poteaux de lignes à haute tension, et que les visiteurs s’en détourneront au profit des régions où le paysage n’a pas encore été défiguré. Robert Cervoni pourra alors faire une croix sur son rêve de sentier de randonnée sur la dorsale du cap Corse. Pour lui, le maintien des paysages indemnes serait aussi un acte économique. […]
Conclusion
Les associations réclament la révision de la loi concernant l’éolien. Mais qui a intérêt à ce que la législation n’évolue pas ? Nous avons vu, dans le cas de Sallèles-Limousis dans l’Aude, qu’une société filiale d’EDF détient pas moins de 40 % des parts, le reste étant partagé entre le fournisseur et le maître d’œuvre. En Corse, SIIF Énergie, la compagnie qui a la main mise sur l’ensemble des exploitations éoliennes de l’Île, a EDF pour actionnaire majoritaire, avec 35 % du capital, le reste étant notamment détenu par des pétroliers. Par conséquent, il apparaît clairement qu’EDF, avec les investisseurs qui lui sont proches, est le premier bénéficiaire des conventions d’achat établies par elle-même, et dont le surcoût est répercuté sur l’État et le consommateur ! Autrement dit, les bénéfices de l’achat de l’électricité éolienne ne vont pas dans les caisses d’EDF afin d’assurer le fonctionnement de l’entreprise, mais dans les poches des investisseurs en grande partie liés à EDF ; ce prix d’achat à elle-même étant à peu près équivalent au prix de vente au consommateur, la marge de bénéfice nécessaire au fonctionnement de l’entreprise a disparu, et doit donc être prise en charge par l’État, c’est-à-dire le contribuable… On en arrive à des situations où les intérêts en jeu sont tellement entremêlés, qu’en plus des entorses à la législation européenne et à la morale publique, EDF finit par se faire concurrence à elle-même !
Dans ce contexte, l’argument de la propreté irréprochable de l’éolien prend une tout autre signification. « 13 000 tonnes de gaz à effet de serre en moins dans l’atmosphère chaque année ! » se vante-t-on d’un côté, et d’un autre « 800 000 francs de taxes professionnelles pour la commune d’accueil, c’est une chance ! » Une chance, l’éolien ? Pour ses promoteurs, cela ne fait aucun doute.
L’éolien n’est plus réservé aux doux rêveurs ou aux techniciens du dimanche. Désormais, le vent place l’écologie à la portée de tous, en particulier de ceux qui n’ont rien à faire de l’écologie : paradoxe dramatique dans ce pays dont les espaces ruraux ne cessent déjà de subir les outrages de l’industrie et des transports. Le combat de l’éolien est symptomatique d’une société financière qui, en s’attaquant aux énergies renouvelables, s’offre une virginité à bon compte. Les arguments environnementalistes sont repris par des profanes, non pour servir les intérêts de tous, mais la cupidité de quelques-uns. Ne nous leurrons pas : derrière le lobby éolien se cachent souvent des industriels qui ont déjà fait fortune grâce au nucléaire ou au pétrole.
Pour le seul département du Finistère, quelque 130 projets de parcs éoliens sont en cours de travaux ou à l’étude, tandis que pour l’Hérault, on en compte déjà 180. Pourtant, ce n’est pas parce qu’on utilisera un peu d’énergie propre ici qu’on consommera moins d’uranium ailleurs, et les économies de CO2 pour l’atmosphère ne sont qu’une goutte d’eau dans l’océan de pollution que génèrent les activités humaines. Les éoliennes, qui ont une capacité de production limitée, ne réduiront en rien la croissance structurelle des besoins énergétiques des peuples industrialisés. Que penser de leur aptitude à couvrir dans les années à venir 1 % des besoins nationaux en électricité, quand on sait qu’un investissement ministériel pour permettre à chacun de remplacer ses ampoules traditionnelles par des ampoules basse consommation, ferait baisser la consommation de 3,5 % ? Que vaut d’un côté la politique de l’énergie éolienne, quand de l’autre côte EDF lance des campagnes de publicité en faveur du chauffage électrique ?
Les éoliennes ne seraient efficaces pour sauver notre pauvre monde que si leur implantation, couplée au développement des autres énergies renouvelables, était associée à des mesures drastiques d’économie d’énergie et de réduction de la consommation. De telles mesures impliqueraient une remise en question fondamentale de nos systèmes économiques, et nous en sommes loin. Pour l’heure, les éoliennes sont en passe de détruire les quelques espaces de beauté naturelle que notre pays renferme encore, ces espaces où l’homme jusqu’à présent rechignait à s’implanter à cause de ce vent, justement, que désormais il convoite…
Réflexion d’un riverain : « Moi, ces éoliennes, je les subis tous les jours. Il y a des gens qui viennent ici faire de l’argent avec le vent, mais moi qui suis à côté, je paye mon électricité comme tout le monde. Pourquoi est-ce qu’on m’aiderait pas à installer une petite éolienne sur mon toit ? Le pétrole, le gaz, le nucléaire, je comprends, il faut aller le chercher loin et construire des usines compliquées. Mais le vent, lui, il est partout, et il est à tout le monde ! Alors pourquoi est-ce que ce sont encore les mêmes qui en profitent ? »
Emmanuel Hussenet