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Construire la maison de ses rêves
Hors série numéro 9 de Village Magazine, en partenariat avec La Maison écologique
Un habitat sain, sinon rien !
Au départ, il n’y avait que l’écoconstruction ! Comment ce qui hier était banal est-il jugé incongru aujourd’hui ? L’industrialisation est la cause de ce retournement, l’objet manufacturé, devenu roi, a supplanté le matériau brut faible producteur de valeur ajoutée. La modélisation a remplacé la créativité, l’économique l’humain. « Il faut vivre avec son temps » répètent les grands prêtres du modernisme, sous peine d’être rangé parmi les réactionnaires ou les farfelus. Mais il y a erreur : l’industrialisation du bâtiment est arrivée pour répondre au besoin urgent de reconstruction de l’après-guerre, elle n’avait pas vocation à perdurer. Malheureusement, la méthode du vite fait est devenue la norme pour le plus grand bénéfice d’une nouvelle forme de culture : la rentabilité.
Nous sommes dans les années soixante-dix. Suite au premier choc pétrolier, des architectes et des thermiciens se fixent pour objectif de réduire la consommation d’énergie dans l’habitat. C’est le début du bioclimatisme. Pour cela, ils prennent en considération le climat local et implantent les maisons en fonction. Ils prônent le développement du solaire thermique (production d’eau chaude) et photovoltaïque (production d’électricité), tout en expérimentant le « solaire passif », c’est-à-dire les méthodes qui permettent de tirer le meilleur parti de la chaleur solaire directe, par l’orientation de la maison et l’installation de serres. En raison de l’indifférence du secteur du bâtiment et des pouvoirs publics, la filière solaire ne connaît pas l’essor escompté. Les bioclimaticiens prennent leurs distances vis-à-vis des institutions et se font alors des amis parmi les « bricoleurs écolo » et les artisans qui ont conservé un savoir-faire. Ces architectes qui ne s’intéressaient qu’au solaire, vont dès lors se passionner pour les matériaux écologiques, sous l’influence également des pays anglosaxons.
Des liens s’établissent entre les différents corps de métier. Conscients de partager des valeurs communes, écoconstructeurs passionnés, bioclimaticiens, artisans, fabricants de briques, de chaux ou de béton de chanvre, s’unissent au sein d’associations qui ont toutes en commun leur volonté de promouvoir les matériaux naturels et les possibilités de l’écoconstruction. Leur credo ? La maison saine et parfaitement confortable, économe en énergie, construite avec des matériaux non polluants qui font le plus possible appel aux ressources locales.
Ainsi diverses associations, souvent constituées vers la fin des années quatre-vingt-dix (Arcanne, Biolopin, Pégase Périgord, Ecobâtir, Le Gabion, Keryac’h, Oïkos, etc), prennent la défense de l’écologie dans le bâtiment et offrent leur soutien aux écoconstructeurs. Ces associations, parfois adhérentes au réseau national Ecobâtir qui rassemble un grand nombre d’acteurs de la filière, tentent d’exercer une influence sur les pouvoirs publics de manière à ce que la préoccupation écologique intègre les directives officielles et s’immisce dans le milieu plutôt fermé du bâtiment conventionnel. Ce dernier, cependant, persiste à opposer aux contraintes de climat des réponses toujours plus complexes et gourmandes en énergie : la généralisation de la climatisation dans les bureaux est symptomatique de la surdité des industriels aux notions de bioclimatisme ou d’écologie.
L’industrie du bâtiment, poussée par l’Ademe (Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Énergie), a pourtant engagé sa propre démarche de prise en compte de l’écologie dans l’habitat, baptisée HQE : Haute Qualité Environnementale. La HQE est un peu à l’écoconstruction ce qu’est l’agriculture raisonnée à l’agriculture biologique : la version institutionnelle d’une éthique née en dehors des institutions. La HQE développe des concepts technocratiques remplis de bonnes intentions. Seules quelques unes des quatorze « cibles » définies sont à atteindre, ou au moins à approcher, pour qu’un immeuble puisse prétendre à la dénomination HQE. Les objectifs visent l’intégration paysagère, la gestion de l’eau, de l’énergie, des déchets, l’air ambiant, le confort hygrométrique, acoustique, visuel, olfactif, etc. Peu d’exigences en matière de matériau ou d’énergie renouvelable. Ce qui n’empêche pas les groupes industriels d’appeler cela de « l’écoconstruction » !
Les véritables écoconstructeurs ne sont pas dupes : la HQE ne fait que dédouaner les industriels d’une réelle prise en charge de l’écologie. Telle qu’elle est conçue, elle ne remet pas en cause les matériaux conventionnels, y compris les plus polluants comme les isolants en polystyrène fabriqués à partir du pétrole, ou les fenêtres en PVC qui posent de lourds problèmes de déchets. Beaucoup de spécialistes de l’écoconstruction qualifient la démarche HQE de mascarade car elle est conçue de manière à ce que chacun puisse l’intégrer, cimentiers autant que pétroliers ! Reste à savoir comment une fédération comme Ecobâtir réagira face à la HQE : va-t-elle y adhérer dans l’espoir de la faire évoluer de l’intérieur, ou bien va-t-elle s’en détacher pour créer son propre label d’écoconstruction ? À quand une maison « Ecobâtir », pendant des aliments AB ?
Écoconstruction et autoconstruction ne font pas toujours bon ménage. La hausse des prix de l’immobilier de ces dernières années encourage une autoconstruction pour laquelle la rapidité de mise en œuvre et le coût modéré entre davantage en ligne de compte que la qualité des matériaux et l’esthétisme. D’où le succès des techniques dites « sèches » qui emploient des éléments préfabriqués en usine et qu’il suffit d’assembler, ainsi que des colles et liants « prêts à l’emploi » à la prise de plus en plus rapide. On sait aujourd’hui que les substances chimiques volatiles qui entrent dans la composition de ces matériaux peuvent rendre l’air ambiant d’une maison plus nocif que l’atmosphère urbaine, qui n’a pourtant pas bonne réputation. Phénomène aggravé par des constructions de plus en plus étanches à l’air extérieur.
La recherche d’un l’habitat sain est le souci numéro un des personnes qui font le choix d’une maison écologique, avant même l’écologie. L’intérêt architectural ou le respect du patrimoine sont des considérations qui passent également après la santé. L’asthme et de nombreuses allergies peuvent être liés aux polluants que l’on retrouve dans l’air intérieur. La crise de l’amiante a jeté le doute dans l’esprit du public sur les matériaux sortis d’usine. À quand le prochain scandale : éthers de glycol dans le peinture, formaldéhydes dans les bois composites, fibres irritantes (et plus ?)dans les laines minérales… L’autoconstructeur qui s’approvisionne en allant systématiquement au moins cher n’échappe pas à ces fléaux. Il se bâtit une maison qu’il croit économique, mais qui le prive des qualités sanitaires et de bien-être, lesquelles se transmettent d’une génération à l’autre. Après la malbouffe, le malbâti…
D’ailleurs, une maison écologique est-elle d’un coût de revient supérieur à une maison conventionnelle ? Oui, de l’ordre de 5 à 15% (hors main d’œuvre) ; difficile de concurrencer sur ce plan le parpaing, l’aggloméré ou le placoplâtre. Les professionnels affirment cependant qu’une maison écologique revient au même prix qu’une maison classique « de qualité ».
L’écologie dans la construction s’attache, entre autres choses, au choix des matériaux. En écoconstruction, le ciment est rejeté, car sa fabrication est grande consommatrice de cette fameuse « énergie grise » qui comprend le combustible utilisé pour la fabrication et le carburant nécessaire au transport, et qui représente près du quart des émissions de gaz à effet de serre en France. En outre, le ciment, auquel des aditifs chimiques sont associés, a un grave défaut technique : étanche, il empêche les murs d’évacuer l’humidité. La chaux est préconisée car elle s’obtient à une température moindre (1000°C contre 1500°C pour le ciment) et elle est « respirante ».
Autre matériau refusé par l’écoconstructeur : le bois exotique. Les bois les plus durs proviennent des arbres dont la croissance est la plus lente, ces derniers étant prélevés dans les forêts primaires. La surexploitation des bois tropicaux a des conséquences catastrophiques sur le biotope, les hautes futaies qui protègent le sol des rayons solaires disparaissent et le sol brûle ; l’exploitation forestière ouvre aussi des pistes dont profitent les braconniers… Il existe pourtant en France des essences de classe 3, bois naturellement durable pour une utilisation en extérieur sans traitement (par exemple le mélèze ou le douglas). Quant aux produits actuellement employés pour traiter les menuiseries, ils sont tellement toxiques que le bois ne peut plus être brûlé, et doit être enseveli en décharge au titre de « déchet industriel spécial ». Pour le traitement des menuiseries et charpentes, l’écoconstructeur préfèrera évidemment le sel de bore et les lasures bio.
Il est difficile d’estimer la part de l’écoconstruction dans le bâtiment, mais ce qui était une niche est en train de devenir un marché à part entière (en croissance de 20% par an, selon la Fédération française du bâtiment). Après s’être longtemps interrogés sur la question, les gens passent à l’acte. Les inquiétudes ont été levées, la période de défrichage est passée. Architectes en écoconstruction et artisans spécialisés ont leurs carnets de commande remplis. Née d’abord de l’initiative d’autoconstructeurs inventifs, reprise ensuite par les bioclimaticiens, l’écoconstruction s’est institutionnalisée : même les industriels, par la démarche HQE, en reconnaissent les vertus. Elle tente autant les personnes qui désirent faire construire, que les bricoleurs décidés à prendre en main chaque étape des travaux. Le propre de l’écoconstruction est d’être particulièrement accessible à l’autoconstructeur, et même si aucune maison n’est écologique à 100%, le fait de s’être investi personnellement dans la recherche du mieux être et du mieux bâti procure une satisfaction incomparable.
Emmanuel Hussenet