L’expédition Greely

racontée par le docteur Octave Pavy

Texte tiré du commentaire des parties historiques du film

« Ellesmere, l’emprise des glaces ».

 

Première partie :

Sans doute en va-t-il des histoires comme des hommes : elles ne font que passer. Mais cette histoire-là, que tous vous avez oubliée, me hante depuis un temps qui me semble l’éternité. Voici plus de cent ans que mon âme erre sur les pentes gelées et gémit avec le vent arctique. Voici plus de cent ans que j’attends que vérité soit faite sur l’effroyable expédition Greely.
Ce livre n’est pas le mien, non, j’y apparais à peine. Son auteur se nomme Adolphus Washington Greely, officier de l’armée américaine et commandant de ce qui va devenir l’une des missions les plus dramatiques de l’histoire polaire. Son témoignage représente la version officielle des événements, que nul n’est venu contester. Pas même moi puisque je suis mort à cause de lui.
Nous étions vingt-trois, vingt-trois gaillards décidés à hiverner à 82° de latitude, tous persuadés que cette expédition permettrait d’écrire une nouvelle page de l’exploration. Pour réussir, le major Greely s’en remet à la morale puritaine et à la discipline militaire, mais qui parmi nous pressent les dangers de cette obsession ? Moi, le docteur Octave Pavy, je suis alors le seul Français à vouer sa vie à la conquête du pôle Nord.
Parti de Terre-Neuve en juillet 1881, le Proteus — vapeur qui achemine l’expédition à laquelle je vais me joindre en tant que chirurgien — gagne la baie de Disko au Groenland, pays des icebergs hauts comme des tours et du petit peuple du froid aux mœurs attachantes auprès duquel je réside depuis un an. Tandis que j’embarque avec mes chiens, le major Greely recrute deux chasseurs indigènes, Jens et Christiansen.
Je réalise alors mon rêve de toujours : gravir l’échelle des latitudes… Les glaces semblent s’écarter à l’approche du vapeur qui double sans peine le détroit de Smith puis remonte le chenal de Kennedy. Enfin, lancé de toute la puissance de ses machines, le phoquier brise la carapace de banquise qui obstrue la baie de Lady-Franklin.
Là, nous débarquons sur le rivage deux ans de vivres et d’équipements, puis le Proteus reprend la route pour l’Amérique. Les hommes s’affairent à l’assemblage d’une cabane de dix-huit mètres de long pour cinq de large, parfaitement isolée, baptisée Fort Conger. En tant qu’officier, je dispose d’un
espace privé où je range la pharmacie, tandis que le major conserve la bibliothèque.
Nous nous préparons à affronter la nuit polaire de quatre mois, par des températures inférieures à -40 °, conscients de l’importance de notre mission scientifique.

Deuxième partie :

À Fort Conger, la santé et le moral de l’équipe sont excellents tout l’hiver. Dès le retour du soleil, à la mi-février, nous menons avec succès des missions d’exploration. Je pars chasser le phoque avec l’Esquimau Jens puis, en compagnie de Rice, entreprends de reconnaître la côte nord de la terre d’Ellesmere, jusqu’en bordure de l’océan Glacial.
Seules deux expéditions, l’une britannique, l’autre américaine, sont montées jusqu’ici. Saurais-je maintenant saisir ma chance ? Pourrais-je, moi, un Français, aller encore plus loin et découvrir une terre nouvelle qui portera mon nom ? Après trois semaines d’efforts, nous ne faisons qu’effleurer 83° N, à quelques milles du record du monde de latitude. Menacés par les mouvements de la banquise, nous regagnons de justesse le littoral, mais sans rien avoir découvert. Je me remets difficilement de cet échec. Peu après, le lieutenant Lockwood part cartographier les côtes septentrionales du Groenland et bat le précédent record.
L’été venu, la débâcle n’intervient pas, et nous attendons en vain l’arrivée du navire de relève. Le cœur lourd, nous devons nous résigner à endurer une seconde nuit polaire. Ce deuxième hiver loin de nos familles, loin de tout, est long, monotone et marqué par les altercations.
Au printemps suivant, n’acceptant pas l’immobilité et la résignation, je me porte volontaire pour gagner le sud en traîneau à chiens avec une équipe légère et atteindre le premier camp esquimau. Mais le major m’interdit de partir, perdant ainsi la chance que je lui offrais de sauver l’expédition.
Greely, jaloux de la confiance que les hommes m’accordent et obsédé par l’idée d’être mis en cause dans mon journal de route, exige que je le lui remette. Sur mon refus, il me menace de la cour martiale ; je lui tends alors mon journal accompagné d’une lettre de démission. Piqué au vif, le major me met aux arrêts.
Nous sommes en 1883 et entamons notre troisième été sur place, sans réel espoir de sauvetage. C’est alors que Greely donne l’ordre d’évacuer la base. Embarquer sur des canots mi-août revient à aller au-devant de l’hiver sans la moindre certitude d’atteindre un abri. Alerté par une lugubre prémonition, je m’oppose de toutes mes forces à ce départ, mais en vain.
Tandis que les chiens sont abandonnés à leur sort, la baleinière et trois barques sont mises à l’eau puis chargées. Le retour du gel, le mauvais temps et les glaces ralentissent dramatiquement la progression. Greely s’obstine à longer la côte déserte d’Ellesmere, conformément aux ordres officiels, plutôt que de se diriger vers Etah, au Groenland. Deux semaines après le départ, le froid a soudé les plaques de banquise, il nous faut abandonner la baleinière et tirer les barques comme des bêtes de somme. Nous dormons à même la glace et dérivons sans pouvoir contrôler notre route.
Ce n’est qu’après cinquante et un jours dans ces conditions implacables, que nous atteignons enfin un sol ferme. Mais nous sommes du mauvais côté du détroit, là où ne vit ni homme ni gibier, et où, en fouillant un cairn, un message nous apprend que le navire qui devait nous porter secours a fait naufrage.

Troisième partie :

Après cinquante et un jours de dérive, nous nous retrouvons prisonniers des glaces, sans vivres et sans espoir d’être secourus. Le gel mord les chairs de ses crocs féroces, l’angoisse tenaille les esprits. Trop faibles pour entreprendre la traversée du détroit de Smith qui nous sépare du Groenland, nous renversons une chaloupe pour nous abriter du vent et nous replier sur notre malheur.
Les rations quotidiennes deviennent dérisoires. Comment combattre la faim quand toujours l’un ou l’autre reprend ses plaintes ou accuse le cuisinier de ne pas faire des parts égales ? Et comment dormir dans les sacs que le gel rend si durs ?
En janvier 1884, au cœur de la nuit permanente, le sergent Cross meurt d’épuisement. Nous manquons de tout et ne donnons pas cher de notre avenir. Après Cross et malgré l’abattage providentiel d’un ours en avril, la faim emporte tour à tour l’Esquimau Christiansen, Lynn, le lieutenant Lockwood, le bon sergent Rice, Jewell et l’Esquimau Jens, qui a chaviré de son kayak en poursuivant un phoque. Les accompagnent en mai Ralston, Whisler et l’astronome Israel. En juin, les tensions et l’horreur touchent à leur comble : les privations ont fait de nous des bêtes féroces. Après la mort de Salor, le soldat Henry, qui a dérobé le cuir qui nous tenait lieu de vivres, est fusillé sur ordre de Greely. Bender décède le même jour, tout comme moi-même : je n’avais pas encore fêté mes 40 ans. Gardiner et Schneider nous accompagnent peu après dans la mort. Elison, amputé des doigts et des pieds, tiendra bon jusqu’aux secours mais ne leur survivra pas.

Dernière partie :

Le 22 juin 1884, au cap Sabine, les marins du Thetis découvrent avec horreur sept moribonds, dont le major Greely. Quant aux dépouilles mutilées des morts, elles sont rapidement glissées dans des cercueils, mais on ne retrouve pas mon corps, poussé à la mer sans égards. Nul parmi les six survivants n’osera contredire la thèse de mon suicide avancée par Greely. Démissionnaire et de surcroît étranger, je ne recevrai aucun hommage, et la France m’a oublié. Mes notes personnelles et mon journal de route seront détruits, tandis que ma veuve et ma fille connaîtront la misère.

Les États-Unis accueillent Adolphus Washington Greely en héros, et lui réservent tous les honneurs. Aucune charge dans la responsabilité de la catastrophe n’est retenue contre lui. Promu colonel, puis général, il s’éteint dans son lit en 1935, à l’âge de 91 ans.


Plusieurs années après les faits, trois survivants de l’expédition Greely portèrent ce témoignage :

« Le docteur Pavy était un explorateur enthousiaste et connaissait mieux que quiconque dans la troupe ce que l’on pouvait attendre ou redouter des régions polaires. Il fut de ceux qui donnèrent le meilleur d’eux-mêmes à la mission. C’était un grand homme et un homme bon. Nous le tenions pour un héros. »
 

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